Libération, 17 janvier 2026, par Frédérique Fanchette

Un ado précoce au Touquet en 1985

Les Chiens sont lâchés. Dans ce premier roman de Julien Viteau, deux bêtes imaginaires accompagnent « en son for intérieur »le personnage principal, un adolescent précoce. Argos, comme celui d’Ulysse, est le nom du premier canidé, un Grec donc : « il raffolait des mythes. Il en inventait de nouveaux pour justifier une conduite erratique. Il allait au-devant de la mort (qui était son but) ». Keleb est le second. Il est juif et son nom est tiré de l’hébreu : « il cherchait dans les livres de quoi résoudre une énigme. Il attendait un verdict qui ne venait pas. Il s’enfonçait dans une profondeur (qui était sa direction) ». Ces chiens sont donc là, aux aguets, donneurs de conseils, conscience à deux têtes, en périphérie de l’histoire : soit quatre mois dans la vie d’un garçon dont on saura le prénom très tard. Il s’appelle Julien, est né comme l’auteur en 1970.

En attendant, le voilà présenté par la mère, le père, la fratrie et les élèves de son établissement scolaire. Il est « surdoué », « menteur>, une « mouche du coche », « Un bouffon ». Tout cela n’est pas particulièrement bienveillant, à part le « surdoué » de la mère, elle-même abonnée à « 36-15 soumise ». Mais le garçon est lucide : « les noms ne parlaient pas de moi. Seulement de ce que j’avais, le phénomène ». Ce dernier mot va revenir au long du livre, écrit en gras, comme quelque 300 autres.

« Phénomène », le mot est plus cosmique que « précocité ». Il est aussi légèrement inquiétant et justifie la distance qui existe entre l’adolescent et les autres. Pour l’heure, c’est l’été au Touquet mais il fait « un temps de chien ». Dans cette station balnéaire, en 1985, le garçon va travailler dans une librairie et souvent la tenir seule. Il se fait une réputation. Les clients viennent, se poussent du coude, posent des questions. Et lui avec ses 15 ans répond, jamais dupe de cette aura de bête de foire. Il vend à tour de bras Hélène Cixous. Le soir, il va en boîte. D’abord au Midnight entièrement habillé de blanc, puis au Sunset. Le jeune libraire s’intéresse à « une fille de droite »,Elvire, il est ami et secrètement amoureux d’un vendeur de glaces prénommé Loïc, et plus tard, dans la nuit, il se rend dans les dunes et au bunker, lieu de drague homosexuelle. Le garçon est précoce aussi sur ce plan-là. Il triche sur son âge. Il aurait 18 ans et s’apprêterait à entrer à l’université. Il y a des rencontres qui sont plus que furtives : Sébastien, Jacky… Des noms vintage, comme le 36-15 de la mère masochiste, le juke-box ou les chansons de Dalida. Mais sans nostalgie, car ce qui fait le charme du livre est qu’il précipite le lecteur dans le présent d’une adolescence, avec cette forme stylistique simple qui se répète sans lasser. Des mots en gras suivis de deux points et une explication comme un état des lieux. Chiens intrigue aussi par ce qu’il dit du temps qui passe. Au début le garçon affirme : « je n’attendais rien du futur (j’en venais). Je lançais des sondes dans l’avenir pour en ramener un passé ». Au blockhaus il espère en vain la venue de Sébastien. Et voilà comment se vit l’attente : « Un serrement aigu comme le bourdon de l’église quand il sonne une heure. Une heure seulement quand le marteau métallique promet une plénitude de sons graves et lourds.