Libération, 7 février 2026, par Éric Loret

Labeur du vide

Traduction du dernier récit publié du vivant de l’écrivain, dramaturge et acteur italien. Dans Works, il revient sur les dizaines de jobs qu’il a exercés pour gagner sa vie, décrivant l’univers du travail comme une somme de gabegies et d’incompétences.

Dans son ultime pièce de théâtre, Vitaliano Trevisan (1960-2022) met en scène la commanditaire d’un tombeau. Pas n’importe lequel : le célèbre Mémorial Brion, près de Trévise, en Italie, un complexe funéraire de 2000 mètres carrés, chef-d’œuvre moderniste de l’architecte Carlo Scarpa. Denis Villeneuve en a fait le décor de Dune 2. Construit entre 1968 et 1978, ce sanctuaire de béton en forme de L, aussi brut qu’ornementé, a une particularité : Scarpa mourut durant sa construction et il y est enterré, avec les membres de la famille Brion. « Tout devenait pour lui un détail / à approfondir /à discuter. / Du reste /un ensemble / est toujours un ensemble de détails / de fragments / n’est-ce pas », fait dire Trevisan à la veuve Brion. « Mais un grand sens de la mélodie », conclut-elle à propos de l’architecte.

La pièce, non traduite en français – comme tout le théâtre de Trevisan et plus de la moitié de sa prose –, s’intitule Il delirio del particolare. Ein Kammerspiel (« La folie du détail », 2020). On aurait envie d’en appliquer la leçon à Works (2016), dernier récit publié du vivant de l’auteur, lequel s’est suicidé alors qu’il était en train de rédiger Black Tulips, carnets d’un voyage au Nigeria. Celui que l’Italie considère comme un de ses écrivains majeurs souffrait de problèmes psychiques depuis longtemps, il avait été interné à la demande de sa dernière compagne en 2021 et il laissa une note manuscrite avant de s’administrer une overdose de psychotropes : « Mon geste est volontaire, parce que je suis épuisé et que je n’en peux plus. » Au moment de l’écriture de Works, en 2012, il déclarait au blog littéraire Carmilla online : « Je crains d’être tombé, et c’est courant chez les écrivains, sur un de ces livres qui vous attendent au coin de la rue et qui détruisent leur auteur. »

Un « trou de zéro virgule huit »

Avec son titre anglais, Works se comprend aussi bien comme « Boulots » que comme « Œuvres » au sens éditorial. C’est un récit sur le travail, certes, mais aussi qui travaille, exerçant un effort continu pour produire jusqu’à exténuation, se ramifiant en notes de bas de page aux fonctions variées, parfois plus étendues que le texte lui-même. Trevisan raconte avec une minutie maniaque vingt-six ans de jobs petits ou gros, parfois herculéens (sur le plan mental), généralement mal payés car « il n’y a pas de sous » : c’est le refrain entonné par les parents puis les patrons tout au long de l’aventure. Une quarantaine d’emplois sur sept cents pages – maçon, tôlier, géomètre, designer, dealer, jardinier municipal ou marchand de glaces – avant qu’il ne se consacre essentiellement à l’écriture, sur le tard, à l’âge de 38 ans.

Quand on enchaîne les boulots précaires ou qu’on change souvent de patron parce que, comme l’annonce la première ligne, « à un moment donné, j’en ai eu assez », il est en général difficile de se rappeler quoi, où, comment et avec qui. Même armé du « livret de travail » qui consigne obligatoirement chacun de vos emplois outre-Alpes. Or, Trevisan décrit au contraire tous les détails de tous les personnages croisés, tous les aléas, vexations et faux espoirs jour après jour, à l’exception presque complète de toute autre considération (vie amoureuse, intellectuelle, etc.). Il nous entraîne si bien dans sa folie hypermnésique qu’après trente pages de « spécifications QT des charnières » pour frigo ou de « trou de zéro virgule huit et […] pas de trente-deux » pour « tous les perçages effectués dans un quelconque foutu panneau de particules », on a l’impression d’être soi-même devenu cuisiniste.

L’écriture de Vitaliano Trevisan emprunte à Thomas Bernhard, dont la découverte, explique-t-il, lui a donné la force d’entrer en littérature, mais aussi au« stylo qu’il a trouvé, qui l’attendait, sur la tombe de Samuel B. Beckett ». Cependant, malgré le sous-titre de son roman Le Pont : un effondrement (Gallimard, 2009) et une haine bernhardienne pour toute terre natale (ici le Nord-Est de l’Italie, près de Vicence), Trevisan serait plutôt un écrivain du recouvrement que de l’extinction, s’ensevelissant à coups de précisions au fur et à mesure qu’il chemine : « sa destination était très probablement le Pavillon d’or », explique un personnage d’Il delirio del particolare à propos de Scarpa, décédé lors d’un voyage au Japon. « C’était le même itinéraire qu’avait suivi Bashō, un grand poète du XVIIe siècle qui, dans sa vieillesse, avait lui aussi quitté sa maison pour se rendre au Pavillon d’or. Mais il n’y parvint jamais non plus. »

« La phase des immeubles »

Comme les autres livres de Trevisan, Works est la traversée d’un territoire. Son second récit, Les Quinze mille pas (Verdier, 2006), issu d’une trilogie, avait pour héros Thomas, un homme qui compte ses pas de Cavazzale à Vicence en observant et découpant, en sections thématiques, le tissu social. On retrouvera le même tropisme dans un texte testament ajouté à la réédition de Works, « Là où tout a commencé. Works-non-works » : « le Travail aussi, avec un t majuscule en tant que concept, a éclaté et s’est fragmenté : plus de grandes usines, mais des hangars, petits et moyens, incluant l’habitation, mais aussi, souvent, des maisons avec atelier au rez-de-chaussée et habitation au premier. […] ensuite est venue la phase des immeubles, des petits pavillons et des zones artisanales […]. Et enfin la maturité, l’âge des centres commerciaux, des carrefours giratoires, des pistes cyclables et cetera, […] tandis que les portions résiduelles de campagne, inexorablement fractionnées et réduites à des îlots plus ou moins étendus, ne semblent rien attendre d’autre que d’être opportunément “valorisées”. On perçoit la pression de l’urbanisation physiquement, comme la pression atmosphérique. »

L’auteur a beaucoup écrit (dans des journaux, textes brefs, essais) sur la décomposition industrielle et humaine de la Vénétie mais aussi du pays tout entier. Sa pièce Una notte in Tunisia (Une nuit en Tunisie, 2011) s’inspirait ainsi d’un discours où l’ancien Premier ministre Bettino Craxi comparait « l’État italien à un malade gangrené qu’il est risqué d’opérer ». Dans Works, ce sont les modifications induites sur les travailleurs que Trevisan entomologise avec un humour grinçant, portraiturant des incompétents (toujours nommés à de hauts postes) ou tel employé « que la peur de se tromper rendait tellement paranoïaque qu’on ne pouvait rien lui demander, ni, à plus forte raison, lui parler d’autre chose ». On croise aussi beaucoup d’innocents « désignés » par la machine sur laquelle ils travaillent : « Il n’y avait qu’à lui mettre entre les mains une débroussailleuse et il partait comme un possédé, sans s’arrêter devant aucun obstacle, tenant toujours la débroussailleuse trop inclinée vers le bas, en dépit des recommandations qu’on lui donnait sans cesse, et faisant ainsi tout voler dans les airs : cailloux, ordures diverses. »

« Il n’existe aucun dehors »

Il y a bien sûr la corruption (des bâtiments commencés dont on sait qu’ils ne seront jamais finis, pots-de-vin, factures truquées, etc.) ou l’incontournable « régime démocrate-chrétien » qui contrôle alors le marché de l’emploi public. La désorganisation chronique aussi, avec « trop de jeunes insuffisamment expérimentés dans des rôles clés », y compris le narrateur, « manquant d’assurance, et par conséquent agressifs, toujours prêts à mordre ». Tout cela laisse un goût amer d’« irrationnel ». Bref, une gabegie générale, intentionnelle ou inconsciente. Évidemment, le problème tient surtout à une asthénie existentielle, dont Trevisan devient ici une sorte de parangon paroxystique : « Prouver que j’ai envie de travailler, voilà ce que je n’ai jamais vraiment réussi à faire, que le travail me plaise ou non. Je pense que c’est l’enthousiasme en général qui ne me va pas. » Il lui arrive une fois ou deux de quitter le travail en se sentant « plus satisfait que fatigué ». Mais même dans ces cas-là, il ne tient guère plus de deux mois (parfois un seul jour et demi) avant de démissionner.

C’est que dans le monde du travail, les gens appartiennent « entièrement, sans s’en rendre compte, à une entreprise industrielle, à une coopérative, à un syndicat ou à l’appareil d’État, et se trouvant donc “dedans” à tous les effets, et donc, d’une manière ou d’une autre, en paix, à l’abri des conflits », contrairement à « nous, qui ne sommes ni dedans ni dehors, car, même si nous ne voulons pas être “dedans”, il nous est de toute façon impossible d’être “dehors”, étant donné qu’il n’existe aucun dehors ». Celui ou celle qui refuse de s’abandonner « à l’inéluctable inertie, telle qu’elle se configure dans un pays industriel produisant du bien-être » se retrouve forcément en « opposition et par conséquent éternellement en proie à la névrose et au conflit ». La force de Works est de travailler cette dissonance par une répétition et une vigilance obsédantes sans jamais lasser ni provoquer l’aversion. « Ma proposition politique […] est donc la suivante, conclut l’écrivain : Ne rien faire du tout. » Mais avec un grand sens de la mélodie.