Libre Belgique, 5 février 2026, par Alexis Maroy
Humaines, trop humaines ressources
Une vie entière vue sous l’angle du travail et de ce qu’il transforme en nous, dans un puissant roman autobiographique.
Works : les travaux et les œuvres. Vitaliano Trevisan (1960-2022) a mené deux existences qui chevauchent les uns et les autres. Une vie à travailler, à passer d’un emploi à l’autre, à regimber contre une sphère professionnelle qui façonne et transforme les corps, les esprits et même le territoire ; une autre à faire œuvre.
La seconde a commencé sur le tard, vers la quarantaine. Sa carrière d’écrivain et dramaturge, qui toucha aussi au cinéma et à la télévision, décolla en Italie avec le roman Les quinze mille pas (Verdier, 2006), où déjà il formulait cette sentence : nous sommes bien plus malléables que nous voulons bien l’admettre.
Sa première vie, il la raconte dans ce monumental roman autobiographique par le seul prisme du travail, en détaillant la multitude de métiers qu’il a exercés, entre ses 15 et ses 41 ans, une quarantaine de boulots petits et grands, qui lui laissaient les nuits et les heures perdues pour aiguiser ses ambitions littéraires.
Animal laborans
Après un premier job dans un atelier produisant des cages à oiseaux métalliques, il a été manutentionnaire dans la logistique ; apprenti maçon ; apprenti truand ; serveur dans une pizzeria ; dealer d’acide (« un travail comme tant d’autres ») ;ouvrier dans un chantier naval ; ferblantier ; géomètre et dessinateur pour des cabinets d’architecte ; vendeur de meubles ; concepteur de boutiques de prêt–à–porter ; cuisiniste ; cartographe ; attaché municipal pour la réfection des routes ; tôlier–couvreur ; chef d’entrepôt ; magasinier dans une usine de roulements à billes (« le monde tourne, et pour tourner il a besoin de roulements ») ;marchand de glaces en Allemagne ; gardien de nuit dans un hôtel, et on en passe. Outre les relations humaines, les rapports de pouvoir ou de camaraderie, son regard aussi impitoyable que méticuleux passe en revue les gestes appris et répétés, avec plus ou moins d’intérêt mais toujours avec sérieux. La matérialité même de chaque emploi apparaît comme une condamnation à s’y abîmer.
C’est un récit unique, acéré, puissant, qui épuise les mythes fondateurs de notre conception du travail, à commencer par l’injonction à la réussite et à l’accomplissement de soi. « Se réaliser soi–même. Me réaliser moi ! Et après, une fois que je me serai réalisé, qu’est-ce que je suis censé faire, me suspendre à un mur ? » écrit-il. Son humour corrosif, provocateur, interroge notre condition d’animal laborans, comme disait Hannah Arendt pour désigner le règne d’une activité humaine qui produit les conditions de sa subsistance, mais pas de sa liberté.
Tout aussi moderne est son inquiétude au sein de la machine sociale et professionnelle, et au fond c’est toujours la même depuis Kafka ou Pessoa qui s’effaçaient dans leur emploi de jour, celle de « l’individualité qui se dissout dans le flux ».
L’écriture à coups de marteau
À cette urgence répond une voix pleine de fureur et de passion, qui pénètre et transporte avec une force rare. Sans plus de pitié pour lui-même que pour les autres mais sans prendre trop au sérieux ses propres jugements péremptoires.
Son désenchantement est celui d’un inadapté qui n’a « aucune intention de s’adapter »aux lois non écrites régissant les entreprises autant que les administrations publiques – petites combines, économies parallèles, compromissions politiques voire vastes systèmes de corruption. À ce titre cette « banlieue tentaculaire » qu’est l’industrieuse Vénétie est le parfait symbole d’un essor et d’une déliquescence repris à leur compte par Berlusconi et autres faux prophètes. Toute une époque (grosso modo des années 1970 à l’an 2000) dans un pays en mutation, éclairante alors que le monde du travail subit de nouvelles transformations substantielles.
Saluons l’excellente traduction de Christophe Mileschi et Martin Rueff qui rend l’alliage d’aspérité et de précision dont est composé ce texte sorti en 2016 en Italie. Il paraît dans son édition augmentée – à la demande de l’auteur – d’un « testament littéraire » écrit quelques mois avant sa disparition en 2022, qui donne une profondeur supplémentaire au récit.