Alternatives économiques, 20 décembre 2025, par Ève Charrin
Comme les précédentes œuvres de Camille de Toledo, Au temps de ma colère apparaît comme un livre inclassable et lyrique, entre poème, récit autobiographique et essai historico-politique. De son vrai nom Alexis Mital, l’auteur, né en 1975, est le fils de Christine Mital, qui fut rédactrice en chef du Nouvel Observateur, et le petit-fils d’Antoine Riboud, fondateur de Danone. Pas moins.
Enfant, il assistait « en bout de table » aux déjeuners où sa mère recevait les hommes de pouvoir d’alors, comme Michel Rocard, Pascal Lamy, Jacques Delors qu’il surnomme « Saint-Jacques de l’économie », et même François Mitterrand.
Dans ce cercle, l’enfant entendait en boucle « les mots trop vastes » qu’il restitue en majuscules, pesantes à dessein : « LIBERTÉ », « FIN DE L’HISTOIRE », « MARCHÉ », cette « litanie de la finitude qui cherche à nous convaincre qu’il n’y a pas d’autre issue, pas d’autres voies à venir que ça, le marché… »
En 1989, la chute du mur de Berlin le laisse orphelin d’alternative émancipatrice, héritier anxieux d’un « monde sans dehors », « tout entier voué à la production ».
De la banlieue cossue où il vit en lisière de forêt, « le gamin qui aime parler aux arbres, aux montagnes » emménage à Paris, dans « la Grande Ville, les quartiers chics ». Explorant ses souvenirs entre le tournant de la rigueur de 1983 et le sommet altermondialiste de Porto Alegre en 2001, Camille de Toledo évoque les années Mitterrand et « l’espoir abandonné de changer la vie ».
Aujourd’hui âgé de 50 ans, l’écrivain anticapitaliste ressuscite avec tendresse le jeune homme qu’il a été et les textes enfiévrés qu’il produisait alors. S’il parle du jeune révolté à la troisième personne (« l’enfant »), alternant avec la première personne pour désigner l’homme mûr qu’il est devenu, avec ses « trois gamins nés dans le siècle neuf », cela ne signifie pas que la rage d’alors soit retombée. Pas du tout : « Je me surprends, écrit-il, à vouloir, là, depuis ce quart de siècle achevé / amplifier la colère ». Voilà qui a du souffle.