L’Humanité, 7 janvier 2026, par Cynthia Fleury
Quand les rivières entrent en politique
À l’heure où la crise de l’eau fracture les territoires, où les conflits d’usage se multiplient et où le droit peine à arbitrer autrement qu’en termes de pénurie ou de compensation financière, une question devient incontournable : nos institutions savent-elles seulement reconnaître ce qui rend la Terre habitable ?
C’est à ce point de bascule que s’inscrit le travail de Camille de Toledo, à travers l’expérience du Parlement de Loire, restituée dans l’Internationale des rivières (Verdier, 2026). Loin d’un geste symbolique, le Parlement de Loire relève d’une « fiction instituante » : une invention juridique qui tisse imaginaire et droit afin de rendre pensables – donc praticables – des lois à venir. Il s’agit de sortir la rivière de son statut de tiers muet pour reconnaître un corps hydrogéologique complet : lit, nappes, bassin-versant, mais aussi patrimoine immatériel, croyances et récits. Le droit cesse alors d’être strictement anthropocentré pour intégrer les temporalités longues du vivant, celles des cycles de l’eau, du carbone, des sols. Cette reconfiguration passe par un véritable design juridique : l’attribution de personnalités juridiques différenciées – personnes non humaines individuelles (PNHI, par exemple un animal), relationnelles (PNHR, par exemple une forêt, une rivière), collectives (PNHC, par exemple des abeilles, les tortues de l’Océanie) ou processuelles (PNHP, par exemple le cycle du carbone, le cycle de l’eau) – capables d’exister en justice, de se défendre, d’être représentées. En ce sens, la nature n’est plus seulement protégée : elle devient sujet de droit, au sens où lui sont attribués des droits spécifiques propres aux logiques biophysiques.
Mais Toledo pousse plus loin la disruption conceptuelle. Faut-il considérer la nature comme un corps travailleur, la rémunérer à ce titre, et lui ouvrir des droits sociaux ? Non pour l’enfermer dans une logique de monétarisation (et d’anthropologisation) maximale, mais pour désinvisibiliser le travail réel des écosystèmes. Les rivières, forêts et sols sont des entités travailleuses : forces thermodynamiques, biochimiques, cybernétiques qui soutiennent l’intelligence du système Terre. Reconnaître ce travail permettrait d’imaginer des revenus – prélevés sur les usages agricoles, énergétiques ou touristiques – garantissant une « opposabilité réelle », car ayant les moyens financiers d’une capacité d’action juridique effective.
Inspirée des luttes autochtones pour les droits de la nature, cette proposition ouvre une « économie politique terrestre » à venir. En travaillant l’« inconscient terrestre », Toledo esquisse une chronologie anticipatoire où le retour du refoulé écologique vient défier les causalités linéaires du droit moderne. Ce n’est plus seulement la Terre qu’il s’agit de sauver, mais le contrat social terrestre.