Le Matricule des anges, février 2026, par Anthony Dufraisse
Traces de vie(s) passées(s)
Le deuxième roman de Laurence Potte-Bonneville interroge l’empreinte que laissent les êtres et les choses dans la mémoire.
En 2022, déjà sous cette même couverture solaire, Laurence Potte-Bonneville s’était fait remarquer, à 58 ans, avec un premier roman assez bref intitulé Jean-Luc et Jean-Claude, un genre de road-movie régional. Plus dense – sans doute trop d’ailleurs, on y reviendra –, ce nouveau livre confirme le talent de cette autrice très investie professionnellement dans le monde associatif. Ce roman au grand air, croisant plusieurs instances narratives, atteste surtout chez elle d’un vrai sens de l’observation ; quand elle s’attache à la nature, s’attarde sur un paysage, elle sait nous communiquer l’énergie du vivant.
Et c’est d’abord, peut-être, ce qui plaît d’emblée au lecteur, quand il entre dans cette histoire sur les pas d’un chien éploré qui n’aura pas su sauver sa maîtresse prise au piège face à des molosses lancés à ses trousses…Ce « chien fantôme » est une ombre parmi d’autres (des bergères, une vagabonde…) dans un récit qui n’a de cesse de chercher des traces, humaines ou minérales, de ce qui a existé, là-haut, dans le désert de Platé, vaste plateau calcaire façonné par les eaux des glaciers en Haute-Savoie. Marie-Pierre, la principale narratrice, possède ici une maison de famille qui menace ruine depuis que de récentes intempéries l’ont fragilisée. Elle abrite, cette maison-matrice de l’enfance, la profuse collection de fossiles de son père. Dont elle ne sait que faire : « Cette collection, je suis venue pour en faire l’inventaire. Elle est là, dans la grange, assoupie sous la vieille charpente qu’il va falloir refaire, dans cette maison au pied des montagnes qui ne cesse de se rappeler à mon bon souvenir. »
Si Marie-Pierre parle d’inventaire, c’est plutôt à l’invention que se livre Laurence Potte-Bonneville, multipliant autour de cette maison, refuge fragile de souvenirs labiles et de traces mnésiques incertaines, des lignes de fuite qui, par moments, nous perdent un peu. Comme nous le disions en introduction, peut-être le texte aurait-il gagné à être davantage resserré autour de la seule histoire de Marie-Pierre au lieu de se partager entre différentes, et de fait centrifuges, perspectives énonciatives porteuses de légendes locales. Car c’est essentiellement la voix de cette célibataire esseulée qui nous retient, un peu comme on était suspendu aux lèvres de la narratrice d’Avant que j’oublie, ce touchant roman d’Anne Pauly qui traitait lui aussi (en 2019 et chez Verdier également) de la question de l’héritage, de ce qui reste des êtres disparus. « Que cherchent les collectionneurs ? s’interroge Marie-Pierre. Dans la prolifération des coquilles, des empreintes et des roches, inscrire un semblant d’ordre, remembrer ce qui ne nous est livré que par fragments, s’accroupir, examiner, recueillir les miettes éparpillées du monde. Rabouter le chaos. »N’est-ce pas, en un sens, une définition possible de la littérature ? De l’écriture vécue comme acte de collecte et de recueillement ? Écrire, semble nous dire Laurence Potte-Bonneville, c’est ne pas se fossiliser, retarder le plus possible la pétrification qui nous guette. Faire œuvre de vie.