Libération, 28 février 2026, par Virginie Bloch-Lainé
L’hymne à l’intime d’Anne Serre. Choses vues, rêves, propos sur la littérature dans les « Carnets » de l’écrivaine
Les « carnets » d’Anne Serre sont une collection d’impressions, de réflexions, de choses vues, lues, entendues, de films regardés et aimés (l’écrivaine préfère Lelouch « à cet affreux pédant de Godard ») entre 2002 et 2024. Ce n’est pas un journal, la romancière ne raconte pas ses journées par le menu mais des sujets intimes apparaissent, à la façon d’Anne Serre : crûment et pourtant juste effleurés. Parmi eux il y a le mal-être de sa sœur Catherine, qui meurt en 2007.Elle était d’une « fragilité extraordinaire » et manquait de tout, même de « pensées ». D’autres morts suivront : celle de sa sœur Marie puis celle de son père. Sa mère a disparu très tôt. Anne Serre avait 12 ans, elle s’est mise à écrire à ce moment-là. De sa mère Anne Serre écrit qu’elle était « indifférente ». Pour susciter son attention, elle inventait des histoires à dormir debout, que sa mère croyait. L’enfant en avait « honte ». L’amour, autre lieu de l’intimité, parcourt ces pages : « Cette manière qu’on a de ne pas penser – sauf le nez dessus – au malheur des autres (surtout à la solitude, au manque d’amour) quand on est heureux. Et j’ai toujours été aimée et heureuse. » Mais à un autre moment, ça va moins bien : « Quand je suis prise dans une situation dramatique et douloureuse, comme en ce moment dans ma vie amoureuse […] ». Anne Serre remplit des carnets depuis 1978 mais c’est la première fois qu’elle en publie une tranche. Il semblerait que plus les années passent, plus les jours sont heureux.
Même lorsque pointe un risque d’« effondrement », le texte n’est pas triste : la fantaisie et l’humour, qui irriguent aussi les romans de l’autrice, taquinent le chagrin. Chaque page réserve des surprises. L’écrivaine ose écrire ce que beaucoup pensent tout bas : « L’état dépressif, chez les autres, ne suscite plus en moi de compassion. Je crois que la dépression ne concerne pas seulement le malade mais s’adresse aux autres, à l’entourage, exerçant sur lui un chantage, une pression. Il y a de la méchanceté dans la dépression, de l’égoïsme, de la provocation, de la haine de l’autre. Et je comprends pourquoi elle a suscité chez moi une sorte de dégoût et même de petite cruauté que je me reprochais comme une perversité. Le dépressif veut atteindre, faire du mal, voire nuire par l’exhibition de sa souffrance. Il est sain de s’en défendre. » Il y a des récits de rêves, qui restent brefs et ne sont pas barbants. Ils sont introduits à chaque fois par : « Rêve cette nuit ». Anne Serre porte sur les situations un regard si singulier que le lecteur, s’il ne fait pas attention, confond un rêve avec la réalité. « Rêve cette nuit » la formule peut s’entendre comme un constat, ou comme ordre, et rappeler alors Petite table, sois mise ! (Verdier, 2012), un texte « assez monstrueux dans son propos » et pour cette raison, remarquable. Un couple s’y amuse à des jeux érotiques avec leurs filles. L’autrice précise dans les carnets que Petite table, sois mise ! raconte la cérémonie secrète, érotique, mystérieuse, incompréhensible, qui préside à l’écriture d’un livre. » Ah ! C’était donc ça.
Parfois l’écrivaine commente ce qu’elle note, comme ces mots d’un poète : « Le souvenir insensé du passé ». Commentaire : « Tout est là. Cela pourrait même définir ce qu’est la littérature. » Ces carnets sont un trésor d’idées pour les écrivains. Mais elle ne dispense pas toujours un commentaire. Au lecteur d’interpréter ceci : « Rêve cette nuit. J’apprenais qu’il y avait un livre de Lacan qui s’appelait : Un regard noir : ce qu’il inflige. » Anne Serre qui n’a pas d’enfant s’intéresse beaucoup aux enfants, mine de rien, au mal que les parents leur font : « Certains se suicident faute d’avoir pu accuser leurs bourreaux (s’il s’agit de leur mère par exemple.) Entendu cela dans Maigret (feuilleton TV). » Suivant la méthode de la libre association à laquelle ces notes incitent à s’exercer, on rapproche la pensée sur la mère-bourreau de cette autre : « Remarque intéressante de D. hier à dîner : les femmes se plaignent toujours de leurs parents. Pas les hommes ». Thomas Bernhard et Kafka figurent parmi ses auteurs préférés. Elle aime également beaucoup Proust et Simenon. Parmi les écrivains français contemporains, elle estime que Marie Ndiaye est la plus grande. On aimerait ajouter qu’Anne Serre arrive ex-æquo en première position mais qui est-on pour juger ? » Thomas Bernhard dans l’Italien dit que ce sont les hommes d’affaires qui posent les meilleures questions sur la littérature. Je suis d’accord avec lui. »