Le Temps, 7 mars 2026, par Isabelle Rüf

La parution des « Carnets » d’Anne Serre révèle l’envers de ses romans

Tenues entre 2002 et 2024, ces notes intimes – lectures, rêves, choses vues – révèlent un merveilleux art d’écrire. Elles permettent aussi d’entrevoir la fabrique des ouvrages de l’écrivaine. En 1977, Anne Serre débarque à Paris. Elle a 17 ans et commence à tenir des carnets pour elle-même. Ceux qu’elle publie aujourd’hui commencent en 2002, le moment où sa carrière d’écrivain prend un tour nouveau, plus public, et qu’elle s’interroge sur le métier. Ses notes, sur plus de vingt ans, font partie de son œuvre. Les Carnets ne sont pas un journal mais le reflet de lectures, de films, de scènes aperçues, de pensées sur l’amour et l’amitié et, comme le dit le titre, d’une activité onirique intense.

Ils offrent des réflexions sur le temps, avec ce troublant décalage entre l’âge administratif et l’âge ressenti, un vide de douze ans qui renvoie à la perte de la mère. Les Carnets sont, par rapport aux romans, comme la doublure qui donne au vêtement son tombé. On y retrouve l’humour, l’ironie, la distance légères qui font le charme de l’écriture d’Anne Serre, sa méfiance de l’engagement et de la déclaration.

Ce qui, dans Vertu et Rosalinde (Verdier, 2025), par exemple, tournait au fantastique, trouve ici son versant factuel – mort des proches sobrement évoquée, relations familiales et amicales, essentielles mais toujours sur le fil d’une déception possible. Certaines figures reviennent : Mark, qu’on comprend être le traducteur et l’ami indéfectible ; P. et Z., un amour finissant et un nouveau, vite convoqué pour dissiper le regret du précédent ; le souci de C., aux troubles psychiques lancinants. Tout comme les rêves et les livres, ce matériau intime compose le terreau des romans.

Incitation à la lecture

Subtile réflexion sur l’écriture, les Carnets offrent aussi une formidable incitation à la lecture. Romancières anglaises ou américaines ; écrivains germaniques au regard cruel ; et encore Robert Walser, Enrique Vila-Matas, Marguerite Duras, Marie NDiaye ; Roland Barthes longuement sur le roman. Anne Serre sait faire résonner entre elles les voix des auteurs qu’elle fréquente. Elle a l’art d’extraire une phrase, une image qui donne envie d’aller y voir de plus près. Quant aux films souvent anciens, ils offrent un inépuisable réservoir d’images et d’histoires, dont le maître à jamais est Fellini.

Les rêves enfin tiennent le rôle titre : « Quelle activité onirique ! Me réveille avec l’impression d’avoir énormément travaillé », s’exclame-t-elle. Fantastiques, souvent menaçants, accueillants aux fantômes, angoissants et comiques, les rêves composent le fond chatoyant de ces Carnets, le tissu dont sont faits les romans. Comment parler de son travail, se demande Anne Serre. Ils offrent une réponse scintillante à cette question.