Les Lettres françaises, février 2026, par Didier Pinaud
Le souci de l’Europe
Les conférences clandestines de Jan Patocka au début des années 1970 annoncent ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (Verdier poche) et ont fait de cet ancien élève de Husserl et de Heidegger l’un des principaux philosophes tchécoslovaques du vingtième siècle. Il avait signé, avec Vaclav Havel, Jiri Hajek et Pavel Kohout, la charte 77, une pétition qui exigeait le respect des engagements du gouvernement tchèque en matière de liberté.
Jan Patocka (1907-1977) a souvent retenu l’attention de Jacques Derrida (dans Répondre – du secret, Seuil, ou encore dans Donner la mort, Galilée). Derrida le voyait « hérétique » à la fois au regard d’un certain christianisme, d’un certain heideggérianisme, mais aussi à l’égard de tous les grands discours sur l’Europe. Patocka, lui aussi, pensait que quelque chose d’unique était en cours en Europe. L’Autre Cap, dira Derrida (Minuit, 1991), pour qui il était difficile de dire « Europe » sans connoter Athènes – Jérusalem – Rome – Byzance ; sans connoter Platon, dit justement Patocka, dans Platon et l’Europe, et déjà dans L’Europe après l’Europe (Verdier, 2007). Car c’est uniquement en Europe que la philosophie a pris naissance – et même en ce qui fut le germe de l’Europe, en Grèce, avec Platon et une « autre Europe » (la Grèce, pays occidental par rapport à l’Asie, qui fut appelée Europe, et que l’on supposa avoir été enlevée par Jupiter métamorphosé en taureau, comme le racontait Vico dans sa Science nouvelle); une « autre Europe » pour désigner aussi, avant 1990, les pays de l’Est européen qui avaient basculé derrière le rideau de fer dans la sphère d’influence de l’Union soviétique, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ; une « autre Europe » issue du soin de l’âme, dit Patocka, car l’Europe c’est la vue intellectuelle, la vie fondée sur le regard de ce qui est.
Ce terme de « soin », de « souci de l’âme » est de Platon (dans Apologie de Socrate) ; mais la chose elle-même était déjà présente chez Démocrite chez qui, se soucier de l’âme, c’est sans soucier afin qu’elle soit capable de vivre auprès de ce qui est éternel ; « afin que l’intellect, la partie de l’âme qui constate ce qui est, ce qui est présent, soit capable de vivre cette grande présence », comme l’explique Jan Patocka qui veut montrer que le concept de souci de l’âme contient quelque chose comme un idéal de la vie en vérité…
Le soin de l’âme est ce que fait Socrate, « c’est-à-dire l’examen incessant de nos vues sur ce qu’est le bien ». Il réside donc dans un examen continuel de notre discours ; et puisque le soin de l’âme est possible, l’État aussi est possible, la cité est possible… C’est la foi de Platon (Platon est un philosophe qui recommande et réclame la foi, dit Patocka) ; la grande foi, la grande doctrine, la grande école d’énergie qui a fait de l’Europe ce qu’elle est, qui fait que nous sommes des Européens et non des Hindous ou des Chinois, comme l’aurait dit Claudel ; et seule l’Europe est caractérisée par ce mouvement singulier : ni l’Inde ni la Chine n’ont procédé à l’ouverture du monde, qui est une condition nécessaire de sa conquête.
Simone Weil disait de l’Europe qu’elle avait été déracinée spirituellement par le christianisme – et s’en plaignait (elle était hantée par la clarté platonicienne). Mais le malheur de l’Europe ne tient-il pas au fait que le christianisme ne l’avait pas assez déracinée ? dira Levinas (dans Simone Weil contre la Bible). Jan Patocka, quant à lui, met en garde contre une expérience du sacré, de l’enthousiasme fusionnel – tout en posant cette question hérétique : « la civilisation technique est-elle une civilisation de déclin, et pourquoi ? ». Il parle d’une situation de déclin, de chute qui s’est manifestée de façon insigne à notre époque par l’effondrement, en un bref laps de temps, « de toute notre sphère spirituelle », édifiée au cours de deux millénaires… Nous vivons désormais après la chute ; « nous vivons une époque qui continue la désagrégation de ce passé ». Il dit même qu’il ne s’agit plus pour nous de l’ascension platonicienne hors de la caverne mais, au contraire, du deuxième temps, de la redescente dans la caverne.
Mais Jan Patocka propose surtout une nouvelle périodisation de l’histoire : « Nous nous trouvons au seuil d’une époque post-européenne qui succède à l’ère européenne et, auparavant, à un stade pré-européen de l’histoire » ; ce pourquoi il nous faut une philosophie de l’histoire nouvelle, critique, qui évite l’étroitesse et le particularisme de l’européenne, disait-il déjà dans L’Europe après l’Europe ; et « l’agent qui accomplit cette activité par excellence, c’est notre âme », dit-il dans Platon et l’Europe. C’est la foi de Patocka.