Études, 1er avril 2026, par Raphaël Nieuwjaer
Rendre l’eau à la terre de Baptiste Morizot et Suzanne Husky (Actes Sud, 2024), Le Parlement de l’eau de Wendy Delorme (Cambourakis, 2025), Aqua de Gaspard Kœnig (L’Observatoire, 2026)… La liste pourrait s’allonger, tant l’eau fait aujourd’hui couler d’encre. Montée du niveau des océans, sécheresse, pollution, les raisons en effet ne manquent pas de s’y intéresser.
Avec cet opuscule Camille de Toledo prolonge une réflexion sur le statut légal des rivières qui a déjà porté ses fruits dans plusieurs pays d’Amérique latine et en Nouvelle-Zélande. Dans ce qu’il nomme une « fiction instituante », il relate depuis 2060 le long combat pour inscrire les droits de « L », un fleuve hypothétique évoquant la Loire, dans le code juridique français. L’avantage de ce regard rétrospectif est de conférer à ce qui n’est pour l’heure qu’une conjecture la solidité d’une réalité désirable, tout en dépliant avec souplesse les raisonnements ayant permis à celle-ci d’advenir. Ce procédé donne aussi à l’auteur, il faut l’avouer, une position de surplomb parfois agaçante. Quoiqu’il en soit, le résultat demeure stimulant, en particulier lorsqu’il s’agit de considérer la rivière comme une « entité travailleuse ». La formulation, provocante, implique d’imaginer des articulations complexes entre la valorisation de l’écosystème en tant que tel et celle découlant des usages humains. C’est ainsi que, pour entretenir sa propre vitalité, le « personnage juridique » de la rivière pourrait notamment collecter des revenus et payer des impôts. Loufoque ? Utopiste ? Camille de Toledo ne manque pas de rappeler comment les entreprises ont acquis au fil du vingtième siècle la dignité de « personnes morales », nouant au passage le destin de l’État à celui du capital par l’intermédiaire des recettes fiscales. En dépassant ces fausses nécessités, L’internationale des rivières fait sortir la pensée de son lit.