Télérama, 8 avril 2026, par Béatrice Kahn

Ceci n’est pas un journal, même si la vie y appose ses griffes. Un carnet de notes où se dessinerait l’œuvre à venir alors ? Pas tout à fait. Car si l’écriture est bien au centre du récit et ne cesse de faire parler d’elle, c’est une héroïne hors les murs. « J’ai fini mon nouveau livre : Au cœur d’un été tout en or », note Anne Serre laconiquement au cours de l’été 2018, à propos de ce recueil de nouvelles dont elle avait consigné le début quelques mois plus tôt par un tout aussi lapidaire « je viens, il y a quelques jours, de commencer un nouveau livre ». Une mention elliptique mais qui s’accompagne de la mystérieuse disparition d’une carte postale de Bologne « qui représente pour moi le secret de mon travail littéraire et celui de la littérature en général ». Et c’est ce hiatus permanent entre les faits bruts et la perception intime d’un être habité par la langue qui fait de ces Carnets une lecture passionnante.

Au fil de ces vingt-deux années de notes, un autoportrait d’écrivaine au travail émerge. Une écrivaine dont le travail d’écriture, même s’il reste hors champ, est le principal sujet d’introspection. Si les êtres aimés, les amis, les amants, les drames familiaux ou les petits riens de la vie quotidienne (« 8 avril : coupé le chauffage à Paris ») arpentent chaque page, la vie psychique occupe une place de choix. « Lu », « Relu », « Vu », « Rêve cette nuit »… : ces notations ouvrent bon nombre de passages du texte et cette constellation savante n’est jamais pédante, tant il est clair que les livres l’aident à écrire –donc à vivre – et que les films sont ses « tranquillisants ». A cette vie de lectures intense où, au même titre que les êtres aimés, les mots des autres sont des compagnons, se juxtapose une flopée de rêves, comme si la vie nocturne apportait aussi à l’autrice sa part de fiction – certains d’ailleurs pourraient surgir de ses romans, à moins qu’ils n’y aient été importés. Pas toujours sympathique, parfois même un peu snob, mais d’une indubitable sincérité, Anne Serre signe un texte impressionniste captivant où elle tire les fils de sa pensée et tisse ainsi son identité littéraire : « Quand je vois mon prénom et mon nom imprimés : Anne Serre, ils me font l’effet d’être un miroir, et de se dévorer l’un l’autre. » Ici ce sont l’écrivaine et la femme qui se dévorent l’une l’autre. Pour mieux exister.