Les Lettres françaises, mars 2026, par Didier Pinaud
Le Travailleur
« Pourquoi est-ce que je finis toujours par trouver un travail, me disais-je, pourquoi est-ce qu’on ne me laisse pas tranquillement partir à la dérive ? Devenir clochard. » C’est le narrateur du nouveau roman de Vitaliano Trevisan, Works, qui parle ainsi. Ce roman est une sorte de long monologue où la parole parle pour dire le « travail », un thème qui n’a jamais autant été à l’ordre du jour, « ni aussi abstrait », dit l’auteur dans sa postface intitulée « Là où tout a commencé. Works-non-works » …
On pense au célèbre livre d’Ernst Jünger, Der Arbeiter, ouvrage qui avait paru à l’automne 1932 et qui avait été réédité tardivement en1963 – un livre souvent cité, peu lu, où le Travailleur n’est pas un simple ouvrier mais plutôt une figure métaphysique, proche de l’idée platonicienne, que Jünger avait forgée à partir des interrogations du Zarathoustra de Nietzsche : « Qui donc aura assez de courage pour cela, qui sera le maître de la terre ? » Telle était, pour Jünger, la question fondamentale des temps modernes, marqués par le règne de la volonté de puissance…Le Travailleur est seul capable d’assumer la domination planétaire de la terre, face au nihilisme – domination qui s’accomplit par la maîtrise de la technique, comme l’avait expliqué Jean-Michel Palmier dans son essai Ernst Jünger. Rêveries sur un chasseur de cicindèles (Hachette Livre, 1995).
Dans Works, Vitaliano Trevisan parle plutôt de « technicalité » qui prévaut sur la technique, dit son narrateur. On est dans le nord-est de l’Italie, dans les années 1970, 1980-90…2000.On pourrait penser à Accattone de Pasolini – sauf que le personnage du film de Pasolini ne parvient pas à travailler (il en est physiquement incapable), ni même à voler ; il n’a d’autre libération que la mort…et meurt même en suivant son propre enterrement jusqu’au cimetière dominical…Le personnage de Trevisan, au contraire, ne parvient pas à ne pas travailler…Qui plus est, il sait tout faire : couvreur, tôlier, maçon, étudiant, géomètre, orfèvre, chômeur, dealer, écrivain…Il a même une proposition politique à nous soumettre…mais qui serait la suivante : Ne rien faire du tout. C’est du moins ce que dit Vitaliano Trevisan dans sa postface « Works-non-works », qui lui donne l’allure de Bartleby le scribe de Melville (qui préférerait ne pas).
« Si je pense à ma vie de travailleur dans son ensemble, je pourrais dire qu’elle n’a été qu’une longue suite de faux départs, de routes prises sans bien savoir pourquoi, et toutes délaissées tôt ou tard » dit le narrateur de Works. En fait, il voudrait être écrivain (il l’est). Il lit Thomas Bernhard, Samuel Beckett, il regarde les tableaux de Francis Bacon, il a des cahiers (autrichiens) sur lesquels il note tout. Il veut se souvenir. Il se souvient de ses cours d’anglais et de la question du professeur : « Comment pensez-vous vos souvenirs ? » Son professeur— Mr Chess– leur disait qu’il était nécessaire de penser par-delà la langue anglaise–et Trevisan lui-même écrit sûrement par-delà la langue italienne…qu’il fait « jazzer », nous dit son éditeur et traducteur Martin Rueff (qui dirige la collection de littérature italienne des éditions Verdier). Mais pourquoi pense-t-on soudain à Marx : « En réalité le règne de la liberté ne commence que là où cesse le travail qui est déterminé par la misère et les intérêts étrangers ; de par sa nature même il se situe donc au-delà de la sphère de la production matérielle à proprement parler. » (Le Capital, III ; cité par Ernst Bloch dans Le Principe Espérance). On ouvre le roman de Vitaliano Trevisan sur une phrase de Laurence Steme, l’auteur de La Vie et les opinionsde Tristram Shandy (qu’on peut toujours lire en français dans la « nouvelle traduction » de Guy Jouvet, aux éditions Tristram). Plus loin Vitaliano Trevisan cite Leopardi qui adorait Sterne (comme l’a raconté Pietro Citati). La boucle est bouclée. Mais on pense aussi à Rimbaud–qui ne disait pas « je travaille » mais « je travaince » : « Maintenant c’est la nuit que je travaince (…) Les ouvriers sont en marche partout. » C’est dans sa célèbre lettre à Ernest Delahaye, datée « Parmerde, Junphe 72 », où il est en effet question de la merde – quand, au contraire, le travailleur de Vitaliano Trevisan emploie ce même mot pour obtenir deux lingots d’or…C’est une autre entreprise– une tout autre entreprise – dont il est capable. Il est capable de tout. C’est l’écrivain le plus libre (comme Sterne, comme Rimbaud), dans le cloître du travail… C’est le langage qui travaille (l’écriture).