Le Matricule des anges, avril 2026, par Anthony Dufraisse
Attentive à vivre
Une réédition, des carnets inédits … L’occasion de toujours mieux connaître l’insaisissable Anne Serre.
Ses lecteurs fidèles sont gâtés. Après son récent roman choral Vertu et Rosalinde au Mercure de France, revoilà déjà Anne Serre, et avec deux livres d’un coup, aux éditions Verdier cette fois. L’un, Sous les arbres, une prairie a paru la première fois en 1995 sous le titre La Petite Épée du cœur, l’autre rassemble des carnets sur la période 2002-2024. Vraiment passionnants, ces carnets. Anne Serre, qui affectionne les auteurs anglo-saxons, sait-elle qu’Henry James voyait dans les carnets la « nappe phréatique » de l’existence et de la fiction ? Retenons cette image pour les écrits d’Anne Serre, qui tirent parfois vers les journaux ou les notes de travail ; quelque chose de souterrain se joue dans ces pages, source invisible pour les autres, où l’écrivaine peut puiser, et qui innerve sa vie et son imaginaire.
Que trouve-t-on, concrètement, dans ces carnets ? Beaucoup d’invariants, comprenez des éléments récurrents qui témoignent des ruminations et surtout des centres d’intérêt vitaux de l’écrivaine : elle transcrit ses rêves (d’où le titre – « l’activité onirique » étant une manière de sismographe de l’inconscient), relate des conversations, des scènes et des situations de la vie courante qui la frappent, consigne de nombreuses citations qui ou bien l’inspirent ou bien l’intriguent, commente des films (Fellini, Mankiewicz, Bergman … ) qu’elle dit regarder comme on prend un « tranquillisant» ;c’est pourtant un carburant de réflexions sur la nature de la création artistique. Films et livres lui permettent en effet de comprendre un peu mieux les choses de la vie ; par leur médiation éclairante ou troublante, elle interroge ainsi le périmètre du réel qui est sien. On peut penser ici à Paul Valéry qui parlait de « la petite portion du monde réel où vit chacun de nous ». Elle s’interroge, donc, sur ses expériences personnelles – sa vie sentimentale, ses ressources psychiques, sa perception du temps et des êtres. Toujours ambivalentes, ses relations sociales – ce qu’elle appelle « la fréquentation des autres » – sont pour elle matière à bien des observations. De même que « l’affectivité dérangée» qui selon elle caractérise tout écrivain. Juin 2008 : « De plus en plus, après chaque livre, je suis comme un bateau qui rentre au port, après un long voyage en haute mer … Ou plutôt, une carriole qui a caracolé sur des chemins un peu périlleux. Pendant des mois, je répare la coque – ou les roues –, resserre des boulons, en dessert d’autres, repeins, rabote, réajuste, puis ajoute quelques éléments nouveaux qui rendront le bateau plus sûr ou la carriole plus légère. J’ai l’air de ne rien faire car je n’écris pas. C’est mentalement et symboliquement que tout cela se fait. » Ce sont, au fond, ces dispositions mentales et ces signaux symboliques qu’enregistrent les carnets.
L’étrange, c’est que si Anne Serre se dévoile ici comme rarement, elle nous échappe pourtant toujours. Disons qu’elle montre un profil, puis l’autre, mais qu’on ne la voit jamais vraiment de face. À la fois proche et distante, elle reste difficile à cerner comme seuls le sont les tempéraments foncièrement solitaires. Son niveau de conscience est aigu, son regard intérieur, d’une grande acuité, mais cette intensité ne nous la rend pas pour autant, non, transparente. Il y a de ça, d’ailleurs, dans ses livres ; si ses instances narratives donnent à voir (une histoire, des personnages), elles ne se donnent jamais totalement et cela déconcerte le lecteur.
C’est ce que l’on ressent encore en redécouvrant Sous les arbres, une prairie. Un passage des carnets, daté de mai 2019, nous semble pouvoir éclairer ce court texte aujourd’hui republié : « Quand je vois mon prénom et mon nom imprimés : Anne Serre, ils me font toujours l’effet d’être en miroir, et de se dévorer en quelque sorte. Absorbés l’un dans l’autre, ils disparaissent, comme dans un tour de prestidigitation où le magicien qui tenait un objet ouvre sa main dans laquelle il n’y a plus rien. » Miroir, prestidigitation, magicien … voilà des termes qui peuvent nous permettre de parler de ce récit délicat ; disons qu’il met en scène, en miroir, les relations entre les membres d’une troupe de théâtre itinérante, qu’il nous introduit comme par magie dans la psyché sensitive des uns et des autres, qu’il se joue de notre captive attention comme le ferait un prestidigitateur un peu circassien. « Il est incroyable le trajet qu’on fait lorsqu’on est attentif à vivre », pense un des personnages. Exactement notre impression à la lecture d’Anne Serre.