Les Inrockuptibles, 13 avril 2026, par Jean-Marie Durand
L’internationale des rivières : et si la nature attaquait enfin l’humanité en justice ?
Donner des droits à la nature et recomposer nos manières d’habiter : Camille de Toledo imagine dans son nouveau texte L’internationale des rivières que les sociétés humaines l’auront enfin compris dans les décennies à venir. Les rivières auront droit d’être des sujets de droit, à leur tour.
« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré », disait Albert Einstein ; une formule célèbre, bien qu’un peu énigmatique, qu’aime citer Camille de Toledo, et que l’on retrouve dans son texte, L’internationale des rivières (Verdier). Où précisément, il s’agit de s’extraire d’une tradition de pensée ancrée en nous depuis des siècles – la séparation des humains et des choses, du vivant et du non-vivant – pour imaginer un futur, où il serait enfin possible d’accorder des droits à la nature. Des droits qui existent d’ailleurs déjà, notamment en Amérique latine, avec la Constitution de l’Équateur donnant dès 2008 des droits à la Terre-mère, la Pachamama. Autre exemple : la Nouvelle-Zélande qui fut le premier pays à donner des droits politiques aux femmes, à la fin du dix-neuvième siècle, vota en 2017 la première loi de personnification d’une rivière.
Cela fait des années que Camille de Toledo, parallèlement (conjointement, plutôt) à ses textes plus romanesques et introspectifs, se rend attentif à ces avancées juridiques, et travaille à l’élaboration d’un tournant ontologique consistant à faire des entités naturelles autres qu’humaines des sujets de droit. Ses travaux sur le Parlement de Loire au début des années 2020 (Le fleuve qui voulait écrire) furent le signe fort de cet effort de pensée, qui est aussi un effort d’imagination politique, dont les bases théoriques ont été notamment posées par Bruno Latour et tout le champ des sciences de la terre. Camille de Toledo a baptisé ce tournant ontologique du droit un « soulèvement légal terrestre ». Dans L’internationale des rivières, qui prend la forme d’une « fiction instituante », visant à « recomposer, reconfigurer nos manières d’habiter », il en rappelle les fondements et les implications.
La nature comme sujet de droit
Le récit prend place le 25 juin 2035, au moment où l’Assemblée Nationale, s’alignant sur d’autres pays européens, vote une loi nouvelle. Une loi qui récuse les partages sur lesquels reposent nos sociétés, au premier rang desquels celui qui sépare nature et culture : « Un partage d’autant plus problématique qu’il est profondément dissymétrique, reléguant la nature au rang de simple support des actions humaines, dépourvu de droits ». Une loi qui, par conséquent, fait des rivières et des fleuves des sujets de droit, en les extrayant de leur statut de choses ; « une chose n’étant rien d’autre qu’un objet utile, mis à la disposition des humains à des fins d’exploitation ». Les droits qu’il défend ici ne sont pas des droits humains, mais bien « des droits spécifiques, propres à leurs logiques biophysiques, à leurs formes d’existence ». En clair, « des lacs, des forêts, des vallées, des lagunes, des parts d’océan… mais aussi, certaines espèces animales et végétales sont désormais en mesure de faire valoir leurs besoins, leurs valeurs… en tant que personnes ».
Au fil de sa démonstration, un peu ludique dans sa manière de s’inscrire dans une temporalité différée mais rigoureuse dans sa façon de ramasser des années de réflexion sur le sujet, Camille de Toledo nous fait comprendre que les forêts, les lacs, les rivières, les océans, les vallées, les champs, les zones humides « ne sont pas différents de nos corps ». Si on les pousse à bout (la logique productiviste), on obtiendra soit un grave dérèglement, soit un épuisement fatal. Or, les droits de la nature sont la marque d’une résistance à ce programme d’épuisement. « Ils sont la trace d’une réaction nerveuse de nos mondes, de nos complices de vie. Ils relèvent, en quelque sorte, d’une nécessité organique ».
Les lois de 2035 et 2044, dont il imagine ici l’avènement, portent témoignage de ce refoulé : « Un refoulé terrestre ». Imaginant dans un autre texte qui suit le dernier entretien qu’il aurait donné, le 30 novembre 2055, quelques semaines avant sa mort, Camille de Toledo semble soulagé devant la prise de conscience de la nécessité profonde du basculement juridique qu’il a défendu et accompagné dans une démarche entre art, science et bifurcation. La naissance d’une « économie politique terrestre », liée au vote d’une loi en 2060 (contre l’avis du Sénat quand même !) sur les « travailleurs terrestres », aura été la consécration d’une vie attentive aux formes naturelles de la vie autant qu’aux spectres, à ce qui sauve de l’oubli et de la violence.