Le Monde, 17 avril 2026, par Fabrice Gabriel

Une question d’argent

Il faudrait que le mot ne soit pas amorti par l’usage ou la rhétorique : la lecture de Works, de Vitaliano Trevisan, est un choc. Un vrai choc, car on entre dans cet épais volume de l’auteur italien, suicidé en 2022 à l’âge de 61 ans, comme on s’engage dans un tourbillon qui ne cessera plus. C’est une somme autobiographique racontée du point de vue du travail, à travers les emplois successifs de l’auteur depuis ses 16 ans, quand il s’est agi de gagner de l’argent pour se payer enfin une bicyclette « de garçon ».

L’argent, en effet, est le moteur de tout, dans le nord-est de l’Italie où a grandi ce fils d’un modeste fonctionnaire de police : c’est la seule justification de ses activités salariées, nombreuses, qu’il quitte le plus souvent au bout de quelques mois, comme l’atteste son « Livret de travail », véritable sommaire de ce récit foisonnant.

Ouvrier dans une fabrique de cages à oiseaux, maçon, marchand de glaces, réceptionniste, concepteur de cuisines, géomètre, dealeur… on suit ses expériences successives jusqu’à l’officialisation, pour ainsi dire, de son métier d’écrivain. Trevisan semble se souvenir de tout, et sa prose nous embarque entre détails et digressions dans une aventure de lecture au long cours, qui est en même temps une leçon de littérature (il y multiplie les références aux auteurs qu’il aime), mais également une formidable fresque, intime et politique, sur les métamorphoses de l’Italie dans le dernier quart du vingtième siècle.

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Vitaliano Trevisan en bourreau de travail

L’écrivain italien s’est suicidé en 2022. Dans son dernier grand livre, Works, il retrace sa vie à travers les mille métiers qu’il a exercés. Une œuvre à la fois pessimiste et allègre, invitation à brosser le portrait littéraire de l’auteur

Le titre du livre-somme de Vitaliano Trevisan (1960-2022), Works, désigne sa thématique principale : le travail, l’auteur se proposant de raconter sa vie au fil des emplois les plus divers qu’il a pu occuper depuis son adolescence près de Vicence, dans le nord-est de l’Italie. Mais le fait de le formuler ainsi, en anglais, au pluriel, renvoie aussi à l’idée des œuvres d’un écrivain. Les 700 pages époustouflantes que nous lisons aujourd’hui, dans la traduction de Christophe Mileschi et Martin Rueff, dix ans après la parution du livre en Italie, correspondent bien à l’un et l’autre sens de ce titre, car Trevisan tisse la trame de son existence dans la toile du travail, qui devient celle d’une œuvre proliférante, tapisserie textuelle bavarde et réflexive, d’une oralité très littéraire, riche en parenthèses, notes et digressions, que son auteur place éloquemment sous le signe de Tristram Shandy (1759-1767), de Laurence Sterne, qu’il cite en exergue.

Travail des mots, travail de la vie : les deux sont liés dans ce parcours où pointe une forme de désespoir, conclu dans les faits par le suicide de l’écrivain en 2022. Issu d’une famille modeste, dans une région italienne qui a connu après-guerre une industrialisation brutale puis un boom économique important, Trevisan raconte la nécessité de « gagner sa vie », durement, dans une société qui semble dériver progressivement tandis qu’il finit, lui, par accéder au statut officiel d’écrivain, dramaturge et acteur (par exemple pour le cinéaste Matteo Garrone). Il commence en tout cas à publier essais et récits qui lui valent, à l’orée des années 2000, une reconnaissance importante : Le Pont, Treize (Gallimard, 2009 et 2013) et surtout Les Quinze Mille Pas (Verdier, 2006), roman singulier d’un homme hyperphobique et succès critique considérable – ce qui n’apaise guère son auteur.

Works est construit sur ce paradoxe : il associe un pessimisme radical, existentiel et politique, à une allégresse communicative, mêlant dans son écriture la noirceur et l’humour, le raffinement et la violence, un peu comme chez Thomas Bernhard (1931-1989), son modèle avoué. Voilà donc un drôle de grand livre, aux multiples entrées.

Mémoire(s)

Il y a comme une ébriété hypermnésique dans l’impressionnant flux textuel de Works, que l’on pourrait rebaptiser « Mémoires d’un travailleur fatigué… mais vaillant ». Trevisan prend son sujet très au sérieux : dénonçant les rapports de domination qu’induit forcément tout travail, en particulier dans le contexte de corruption de la Vénétie des années 1970-1980, il évoque sa trentaine d’emplois successifs avec une minutie stylistique digne parfois d’un Francis Ponge (1899-1988). Ainsi détaille-t-il, par exemple, la conception d’un meuble de cuisine : « Il s’agit d’un meuble délibérément différent de tous les autres, ouvert sur chacun de ses côtés, muni de quatre pieds en hêtre massif, d’un ou deux plans de travail en caillebotis, toujours en hêtre, avec brûleurs et évier, qui est censé réinterpréter, pour la production en série, une idée de vieille cuisine de campagne, mais une idée relevant, là encore, davantage de l’invention que de la tradition… ». Tout ceci confirme en tout cas que, si le travail s’inscrit durablement, et douloureusement, dans la mémoire des corps, il laisse aussi ses souvenirs ouverts à l’inspiration d’un pur (et facétieux) écrivain.

Modèles

Dans une note en bas de page de « Là où tout a commencé », un texte daté de 2021 que les éditeurs ont eu la bonne idée de placer en postface à Works, Trevisan compare son rapport à l’argent à celui de Thomas Bernhard, lequel achetait des maisons pour « être obligé de produire » : « Stratégie simple, compréhensible, mais qui n’est pas facile à imiter. L’Italie n’est pas l’Autriche, mais, surtout, l’auteur de ces lignes n’est pas Thomas Bernhard. » Trevisan n’est pas Bernhard, mais il partage son énergie verbale et une manière assez jubilante, fondée sur des effets de reprise, de mettre en rythme ses colères.

Car Trevisan est colérique, éruptif, imprévisible, et en même temps d’un pessimisme presque résigné – c’est son côté Samuel Beckett (1906-1989) : « Beckett, toujours Beckett », écrit-il quelque part. Il aime par ailleurs les parenthèses funambules, les ruptures d’énonciation, les faux détours à la Sterne : bref, c’est un écrivain qui fait partager sa joie d’écrire, dont il raconte qu’elle le tient depuis toujours, même s’il a mis du temps à faire enfin des livres.

Ainsi l’italien fut-il la « matière forte » de ses maigres études, la seule sur laquelle il comptait au bac… « Dommage : le sujet portant sur l’actualité, celui que je choisissais invariablement, et qu’en effet j’avais choisi à l’épreuve du bac, concernait le terrorisme. Rien d’étonnant, vu qu’on était en 1979. » Sa copie est irréprochable, formellement, mais il est à deux doigts de se faire dénoncer par les professeurs… pour « apologie de crime » ! Sa position était simplement, explique-t-il, celle de l’écrivain et homme politique Leonardo Sciascia (1921-1989), grand pourfendeur des compromissions de la Démocratie chrétienne, qu’il n’avait pas encore lu : il allait se rattraper (quand il écrit Works, Trevisan semble en vérité avoir tout lu).

Maman

Dans Works, tout passe par le prisme du travail, qui semble en effet dévorer la vie. Il n’empêche qu’on y devine aussi, en creux, l’histoire d’un gamin italien qui ne réussit peut-être pas à devenir autre chose qu’un fils – rejeton un peu perdu, qui, comme toute une génération, touchera à la drogue (l’héroïne a tué nombre de ses amis) et finira par revenir habiter là où il est né. Les premières pages du livre suggèrent joliment la figure de la mère, la présence aussi d’une grande sœur et, si le père est inévitablement évoqué, c’est bien un monde de femmes dont on devine l’importance pour Trevisan, comme la marge obligée des métiers – souvent masculins – qui conditionnent l’existence et ont contribué, sans doute, à faire de ses relations de fréquents ratages.

« Peut-être que tous les souvenirs ne viennent pas pour nuire », écrit-il, par contraste, en se remémorant la « sérénité » de certains instants : « Dans mon souvenir de ces soirées passées chez moi à dessiner, ma mère est toujours là, en général assise à la même table que moi, occupée à ses travaux de couture. Une sensation de paix, de chaleur, de bonheur d’être ensemble. Pour retrouver dans ma mémoire quelque chose de pareil, il faudrait que je remonte aux années antérieures à mon adolescence, à l’hiver où j’avais voulu à tout prix qu’elle m’apprenne le crochet ; à la couverture que nous avions composée ensemble, un carré après l’autre, ferraillant assis côte à côte. »

Méta

Notes en bas de page, réflexions sur le livre en train de se faire, références nombreuses aux écrivains que Trevisan a lus : l’une des caractéristiques les plus immédiatement frappantes de Works est cet effet de miroir que tend l’auteur à sa propre pratique autobiographique, commentant constamment son cheminement, le comparant volontiers aux métiers effectués pendant tant d’années, de couvreur à marchand de glaces, d’apprenti géomètre à dealeur d’acides.

Ce parallèle fait le sel du récit, qui, dès les premières pages, semble inviter le lecteur à le suivre dans ses questionnements : « Milieu, alentours, territoire : en quelques lignes, voici trois concepts sur lesquels il serait bon de tenter de faire la lumière. Une écriture qui s’efforce autant que possible de se faire entendre, ou en tout cas de ne pas se faire mésentendre, ne devrait pas laisser dans le flou le sens de mots aussi lourds (…). Pour lors, limitons-nous à relever que l’expression « Il n’y a pas de sous », avec toutes ses variantes possibles, tourmente l’auteur depuis l’enfance, indépendamment du milieu (…). Assez bavardé. Il est temps d’aller travailler. » Ainsi sommes-nous conviés à participer à l’aventure d’un livre-vie : interpellés, happés, amusés, et finalement émus.