Altermidi,mai 2026, par Jean-Marie Dinh

Avec Works : Vitaliano Trevisan dynamite le récit du mérite

Dans ce texte ample et radical, l’auteur italien explore les failles d’un idéal productiviste, entre désillusion sociale et ironie mordante.

« À un moment j’en ai eu assez. J’étais fatigué de m’acharner sur les pédales pour ne pas rester à la traîne, en sachant parfaitement que, de toute façon, en dépit de tous mes efforts, je me ferais inexorablement semer. » Ainsi débute Works, le roman majeur de l’écrivain italien Vitaliano Trevisan paru en 2016, qui n’était jamais sorti en France.

À la lisière de l’autobiographie et de la critique sociale, ce roman puise sa matière dans le parcours de l’auteur, peu à peu entamé par la place envahissante qu’y occupe le travail. L’écriture rétrospective, presque phénoménologique, nous saisit – parfois à notre insu – car si le travail oriente sans doute la vie de la plupart des humains, il ne constitue pas pour autant un objet de conscience. Le travail, c’est le contraire du don. Partant de son expérience personnelle, l’écrivain livre une œuvre majeure de la conscience du temps et de l’intrication étroite de cet anachronisme nommé travail dans nos vies. À contrario de la valorisation de l’être à travers son travail, Vitaliano Trevisan dissipe l’illusion.

Travailler, c’est n’avoir rien reçu. On en vient du moins à le réaliser en suivant l’auteur dans le cheminement de sa vie professionnelle. Vitaliano Trévisan aujourd’hui connu comme écrivain, acteur, dramaturge, metteur en scène, librettiste, scénariste, fut durant la majeure partie de sa vie (1960-2022) ouvrier dans le bâtiment, dealer, géomètre, magazinier, maçon, tôlier-couvreur, glacier. Un peu « comme un oiseau contraint de rester au sol ». Mais la vie relevant du désir, la discontinuité de ses missions laisse affleurer la conjuration de son asservissement aux lois et aux réformes du travail.

Puisant dans les détails du vécu, ce récit professionnel aux multiples facettes se révèle à bien des égards passionnant, tant par la description précise des pratiques techniques des divers métiers exercés par l’auteur que par celle des milieux où ils s’inscrivent. Les approches fragmentaires de moments de travail sont pénétrantes, qu’il s’agisse de « l’atmosphère générale d’incertitude, d’anxiété, de dépression collective, inévitable » pesant des mois durant sur les employés d’une entreprise à l’agonie, ou des procédures bureaucratiques absurdes et des pseudo-entretiens d’embauche.

Un temps embauché dans une coopérative d’handicapés où les animateurs prônent sans relâche une soi-disant égalité entre personnes handicapées et personnes soi-disant normales et stigmatisent tout forme de discrimination linguistique, l’auteur se demande si ce sont les handicapés qui avaient besoin de leur éducateur ou l’inverse. Durant les périodes de chômage, il touche à ce que peut signifier pour un travailleur d’être exclu du cycle de production. « Travailler confère de la légitimité, mon existence est une existence illégitime car non légitimée. » Il s’en suit un isolement ou l’être se retrouve seul avec lui-même face au « vide épouvantable où nous précipite la suspension du travail qui normalement est quotidiennement nous détourne de nous-même… » Mais pour Vitaliano, le monde du travail n’a pas pour but de produire du solide, il fait travailler ses rêves.

Ce parcours de vie s’ancre profondément dans la province de Vicence, où est né l’auteur qui nous en fait suivre les évolutions en parallèle du récit. Au fil du temps et des mutations socio-économiques, les luttes politiques et économiques transforment en profondeur le territoire et ses modes de vie ; la rénovation du bâti s’accompagne d’une migration sociologique. Dans les années Berlusconi, la résurgence de vieilles racines affleure, laissant entrevoir le spectre d’un retour du fascisme.

Chez Vitaliano Trevisan s’opère un détachement progressif qui le pousse vers sa seconde vie. Un nouveau rythme se fait entendre des profondeurs en lisant Nabokov et Beckett à côté de la bétonnière qui tourne et qu’il faut incessamment vider et remplir. L’expiation des illusions inhérentes à la culture du travail lui ouvre les yeux sur le sens de son histoire. Auteur reconnu, il conservera son esprit libre et la lucidité qui l’accompagne. « Il n’y a pas lieu de s’étonner si, dans la production de livres de ces dernières décennies, le (comme on dit) ‘‘flux de conscience » du vingtième siècle a été remplacé par un insupportable, insoutenable, illisible ‘‘flux de communication’’, qui plus est intérieur. Se communiquer soi-même à soi-même, c’est-à-dire se vendre et s’acheter tout seul ! Souvent inconsciemment. Tout aussi souvent consciemment (…). On sait mais on se refuse de savoir ».