Le Monde des livres, 2 mai 2026, par Christine Lecerf
Joseph Roth, parcours à travers âmes et pays
Un inédit de l’écrivain austro-hongrois associe ses errances et celles des juifs d’Europe
II faut saluer cette publication qui exauce, même à titre posthume, un vœu resté inaccompli. L’écrivain austro-hongrois Joseph Roth, mort en exil à Paris en 1939, n’était pas parvenu à faire paraître Le Rouge et le Blanc de son vivant. Exhumé de cartons épargnés par les destructions nazies, le manuscrit refusé des Villes blanches, rédigé en 1925 à l’issue de ses premiers déplacements dans le Midi, sort aujourd’hui de l’oubli. Conformément au projet de l’auteur, il est publié avec Les Juifs errants, essai de 1927, pas un inédit celui-là, retraçant les déplacements des communautés juives d’Europe orientale à travers l’Europe, avec lequel il forme les deux volets d’un même livre.
Né en 1894, à Brody, petite ville de Galicie aux confins orientaux de l’Empire austro-hongrois, l’auteur de La Marche de Radetzky (Plon, 1934) fut d’abord l’une des plumes les plus aiguisées de la presse de langue allemande. Désireux de « dessiner le visage du temps », Roth, journaliste, développe dans ses chroniques un art subtil de la traversée du réel, qui nourrit son écriture. Rédigé dans le prolongement d’une série de reportages sur la France du Midi, Les Villes blanches en offre une expression particulièrement accomplie : parcours « à travers l’âme de l’homme qui écrit comme à travers le pays qu’il visite ».
Dès son arrivée à Lyon, Joseph Roth est saisi d’un émerveillement constant, l’impression de vivre avec « une intensité décuplée ». Sous la lumière crue du soleil méridional, les murs étalent leur blanc immaculé, les routes semblent dessinées à la craie. Chaque détail s’exalte et toute permanence se défait : Lyon et ses soieries chatoyantes, Avignon et ses chiens qui vont et viennent, Marseille et son vieux port, qui porte « tous les peuples » sur son « dos énorme et instable ». L’œil de Roth ne cherche plus seulement à déchiffrer, il reconnaît : « J’ai retrouvé les villes blanches comme je les avais vues dans mes rêves. »
De ville en ville, ce premier voyage de Roth à travers la France n’est pas une découverte de l’étranger. Il ravive une mémoire plus ancienne, où affleure sa Galicie natale : « Ici, on trouve une enfance – sa propre enfance et celle de l’Europe. » Le rapprochement des Villes blanches et des Juifs errants prend alors tout son sens. D’un côté, l’errance d’un natif de Galicie à travers les villes du Midi ; de l’autre, celle des juifs d’Europe orientale à travers l’Europe. Entre les deux, une même ligne de fracture – entre Est et Ouest, tradition et assimilation – que Roth ne cesse à la fois de parcourir et de déplacer, dans ses reportages comme dans son œuvre romanesque, entre rêve et réalité.
Dans cet entre-deux apparaît une figure décisive : celle de l’artiste, capable de jeter des ponts. Dans Les Juifs errants, le théâtre yiddish de Paris en offre une image saisissante. A l’écoute de vieilles chansons russes, acteurs et spectateurs se mettent à pleurer : « Que les juifs soient vite émus, je le savais. Mais je ne savais pas que le mal du pays pouvait les émouvoir. »
Roth écrit comme il voyage : sans point fixe, d’une ville à l’autre, ouvrant des passages et tissant des liens. Conçu au tournant des années 1930, en pleine montée des nationalismes et de l’antisémitisme, Le Rouge et le Blanc poursuivait un rêve : être encore « des enfants du monde ».