Les Lettres françaises, avril 2026, par Didier Pinaud
La Recherche de Bergounioux
Pierre Bergounioux aime lire Gérard Genette. Il le dit, au bout de cinq ou six mille pages, vers la fin de ce nouveau volume de ses Carnets – le sixième – qui couvre les années 2021-2025 : « Je lis Genette avec intérêt, avec plaisir ».Il se rappelle aussi de sa conférence au séminaire de Barthes, en 1971, sur un passage de Proust… Quand on lit les Carnets de Bergounioux, on voit d’abord qu’il « se lève » tous les jours – vers six/sept heures. Genette dirait : un événement n’est pas seulement capable de se produire, il peut aussi se reproduire, ou se répéter… Par exemple, le soleil se lève tous les jours – et le « soleil » qui se lève chaque matin n’est pas exactement le même d’un jour à l’autre ; pas plus que le « Genève-Paris de 8h45 » cher à Ferdinand de Saussure, ne se compose chaque soir des mêmes wagons accrochés à la même locomotive, disait encore Genette à propos de ce qu’il appelait la « fréquence narrative » (dans Figures III, Seuil, 1972).
C’est ce dont parle Bergounioux dans ses Carnets et qu’il appelle la fréquence narrative, d’autant qu’il raconte un peu tout le temps la même chose – sur le temps qui passe, sur les instants, les traces, la vie, les lectures… Dans ce dernier volume, il lit par exemple Qu’est-ce qu’une vie bonne ? de Judith Butler dans lequel la philosophe américaine se demande « comment mener une vie bonne dans une vie mauvaise »… On a encore envie de dire que c’est toute la question des Carnets de Bergounioux, lui qui se reproche pourtant de s’être enfermé du matin au soir tout au long de sa vie, pour lire et écrire, « au lieu de vivre »…
Dès le premier volume (les années 1980-1990), il avait expliqué avoir découvert à dix-sept ans « qu’il semblait permis de comprendre ce qui nous arrivait, que cela se pouvait » (et qu’il avait ainsi cessé de vivre)… A dix-sept ans Bergounioux a cessé de vivre car résolu de comprendre de quoi il retournait, « puisque personne n’avait pu me fournir d’explications satisfaisantes à ce sujet, puis d’agir en conséquence ». C’était au printemps 1966, quand il était devenu brutalement autre – « avec une idée unique, bien arrêtée », au point de n’avoir plus varié depuis…
Depuis, il a senti et expérimenté que nous sommes éternels(si l’on voulait paraphraser Spinoza/Deleuze). Mais Bergounioux pense quand même beaucoup à la mort, plus encore durant les longs mois de la Covid qu’il relate dans ce nouveau volume de ses Carnets… Son corps le fait souffrir ; il dit même ici qu’il n’a plus envie de vivre. Mais, au fond, il ne se plaint pas (ne pas se plaindre, ne pas pleurer, comprendre…) parce qu’il y a Cathy auprès de lui et ce, depuis toujours ou presque. Sans cesse (tout au long des Carnets), il raconte cette rencontre … et récapitule : « Comment ne pas songer que je suis toujours de ce monde, qu’il m’est donné de la voir ; de lui parler familièrement cinquante-huit ans après que son existence m’a été révélée ! »Sans cesse il semble revivre sa première apparition, le ravissement et le désespoir qui l’ont submergé, en 1963. « On reste le même », dit-il.
Il appelle ça encore : « Le jour de juillet 1963 où les dieux ont jugé que j’étais prêt, que je pouvais embrasser, en pensée, le reste de mon existence et agir en conséquence. » Cathy lui apparaît donc en juillet 1963 ; ils se retrouvent à Tulle, dans le plus grand secret, en juillet 1969… et ne se quittent plus. Ils ont des enfants, deux maisons (une à Paris, une autre en Corrèze), des passions communes… la vie de l’esprit ! Cathy nous impressionne tous, au fil des pages de Pierre Bergounioux (dans ses Carnets comme dans ses récits – dont le tout premier intitulé Catherine, Gallimard, 1984). Elle sait tout faire. Elle n’arrête pas : à l’Institut, où elle fait des expériences scientifiques, à la maison, avec les petits-enfants, au jardin (il faut cultiver son jardin). Pierre, quant à lui, est comme cloué à sa table de travail.
Comme Faulkner, il pense que c’est la vérité enfouie et soudain révélée qui importe ; les mots n’ont aucune importance : « ils tombent comme poires mûres en septembre et chacun d’eux est d’or. » Il faudrait alors citer sa page « Du même auteur »… pour voir en effet qu’il a vécu comme un ours, comme un fou, dans un réduit, avec des livres et les sombres mystères de la province, de l’enfance, du passé – c’est pareil « que j’ai importés à Paris à seule fin de les élucider, de m’en délivrer » souligne-t-il dans ses Carnets de notes… Qu’est-ce qu’une vie bonne ? La vie de Pierre Bergounioux (qui fut longtemps durant un merveilleux professeur de collège. Ses élèves s’en souviennent).