L’Alsace, 2 mai 2026, par Jacques Lindecker

Un âge impossible

Il a 15 ans en 1985 et travaille durant l’été dans une librairie. Julien pourrait être heureux mais il se définit lui-même comme un « phénomène », état qui l’exclut et le ronge. Son cerveau fait des nœuds, son corps est en chasse. Et personne pour l’aider. Une plongée tranchante, singulière, dans l’intimité d’un adolescent.

Julien (tiens, tiens, comme l’auteur du roman) a 15 ans en 1985 et s’est trouvé pour quelques mois un emploi dans une librairie du Touquet tenue par François, le frère de Jean-Marc, l’amant de sa mère.

Hume-t-on ici l’âcre parfum d’un environnement toxique ? Car, ici, « le bonheur se distribue sans critère de justice ».

Un exemple ? L’amant en question est le maître sadique de la mère, qui lui est soumise par contrat. Ils se voient à son domicile, à elle, les cloisons sont fines dans la maison, les enfants entendent coups et gémissements. Julien ne va pas y rester, au domicile. On vient de lui « offrir un changement d’air après un redoublement injuste. » Une sortie absurde par le bas.

Julien ne pouvait plus rester à son collège, il est en effet un « phénomène », archi-précoce, HPI, plongé « dans un monde de nœuds », on qualifiera son privilège et son malheur comme on voudra. À l’école, il est harcelé, frappé (évidemment ?). Il n’en peut plus. Et passe un accord avec son enseignante de français pour ne jamais avoir une note au-dessus de 8 sur 20. Résultats en berne, impossible de passer en classe supérieure, et relégation à la rentrée chez les grands-parents. Des rupins.

Où ce ne sera certes pas le Pérou en termes d’affection, mais quoi, ce sera toujours mieux que chez ses parents, entre un père qui ne l’a jamais aimé et qui va d’échec en échec, et une mère « qui s’inventait chaque année une nouvelle personnalité. »

Dans l’attente, donc, de ce déménagement chez les grands-parents, place au job à la librairie sur la Côte d’Opale. Les livres n’ont pas peur, eux, du « phénomène », ils se laissent lire sans regimber, ouvrent sur le monde, font certes de nouveaux nœuds dans le cerveau mais en dénouent beaucoup.

Les clients peuvent s’étonner du jeune âge du vendeur, mais il sait leur mettre dans les mains l’ouvrage qu’il leur faut. Il excelle. Le soir, il va danser en boîte, habillé de blanc. La nuit, il part en quête de sexe dans les dunes. Le phénomène a fort à faire pour croire qu’il est majeur, mais l’illusion est souvent parfaite. Il fascine, il enivre, il donne. Et reçoit. C’est du furtif, c’est à la fois de la chair triste (ah, tous ces hommes mariés…) et du plaisir assouvi. C’est « un monde ouvert dans lequel il n’y avait rien à cacher. Mais était-ce suffisant pour parler d’amour ? »

Ce sont des jours de solitude, où la détresse cérébrale s’étripe avec l’exultation du corps ; où Julien trompe son isolement avec ses deux chiens imaginaires qui échangent avec lui : Keleb le Juif qui « cherchait dans les livres de quoi résoudre une énigme » et Argos le Grec qui « raffolait des mythes », ainsi qu’avec les ombres des clubs où il danse, et où il va rencontrer Loïc, un garçon simple qui ne comprend pas le besoin de Julien d’expliquer les choses, un jeune hétéro… avec lequel va s’ébaucher une relation d’une intense pudeur, l’interdiction de toucher Loïc devenant comme l’acmé de la passion.

« Vouloir avoir, c’était risquer de perdre ce qui me rendait heureux. »

Julien Viteau raconte ce (son ?) moment d’un « âge impossible », où la maturité entre en conflit ouvert avec le désir, où le Sida pointe sa menace quand la société n’en fait pas encore une hystérie, en scandant son récit en trois actes et des centaines de courtes assertions.

C’est à la fois original et bouleversant. C’est aussi un hommage à la littérature, à ce qu’elle a de fondateur et de fondamental. Les grands auteurs sont aussi des passeurs vers notre singularité. Notre humanité .