Le Monde des livres, 15 mai 2026, par Lanwenn Huon
Kerangal fait le point
Elle n’y voit rien. Depuis l’enfance, Maylis de Kerangal a la berlue. Ses yeux déforment, floutent, troublent les objets et les êtres qui l’entourent. Or c’est peut-être à cette faiblesse ophtalmique qu’elle doit son engagement dans l’écriture. C’est du moins ce qu’elle suggère dans La Lentille et le Roman, court texte issu d’une conférence prononcée aux Banquets du livre de Lagrasse (Aude), en 2024.
« Je devrais porter des lentilles optiques. / Des lentilles de contact. /A la place j’écris des romans. /C’est pareil », écrit-elle. L’acte d’écrire serait donc fondamentalement une manière de redresser le monde, d’y voir clair. Et le roman serait le fruit de cette clarification. A partir de cette idée, l’autrice déroule une série d’interrogations sur les opérations qu’impliquent cet éclaircissement. La description, la précision de la langue, la définition d’un point de vue : voilà comment le roman remplit sa fonction clarificatrice.
Maylis de Kerangal déploie sa réflexion dans un texte qui prend l’apparence d’un poème. S’y s’insèrent des blocs de prose compacts, extraits de son œuvre romanesque. Ces derniers ne viennent pas seulement illustrer le propos, ils sont aussi là pour créer un contrepoint à la parole très subjective que charrie la partie réflexive. Liant optique et littérature, Maylis de Kerangal offre ainsi une stimulante méditation personnelle sur les enjeux de l’écriture romanesque, pensée comme puissance de désopacification.