Le Matricule des anges, mai 2026, par Jérôme Delclos

L’objet le plus étrange

Michel Jullien nous inocule sa science et son amour du livre dans une passionnante autobiographie de lecteur. Bibliolâtres only.

Hegel le notait dans son style au marteau-piqueur, « Ce qui est bien connu, justement parce qu’il est bien connu, est mal connu ». Et le français traduit piètrement l’allemand de Freud en rendant son « Unheimliche » par « l’inquiétante étrangeté », quand il nous faudrait un mot et un seul pour dire le familier étrange : étrange parce que familier, c’est l’histoire du nez collé à la vitre. Michel Jullien – 64 ans, plus d’un demi-siècle de bouquins au compteur –, relève dans Le Format d’un livre le défi d’y voir clair dans ce que c’est que cet objet incongru, fermé et à ouvrir comme l’huître du deuxième chapitre (on pense à Francis Ponge), dont nous autres qui beaucoup lisons faisons notre ordinaire. La première page donne le ton, celui de l’enquête. « « Chevet » » désigne l’endroit de la literie où repose la tête. Un traversin en quelque sorte. (…) Par extension le mot renvoie à l’objet dont on ne se sépare jamais, l’accessoire essentiel, fidèle, en premier lieu une arme serrée au plus près, la nuit même, à portée, dissimulée sous l’oreiller. Ainsi Furetière : « espée de chevet, un ami brave, et prompt à nous servir, et à nous deffendre en toutes occasions ». Par exemple un poignard et, par assimilation, un livre aussi précieux qu’une arme. »

Ainsi s’instruit-on, et ce n’est pas rien, à la lecture du livre que l’on prendra d’abord pour les Mémoires d’un bibliomane névrosé comme on en croise chez les libraires d’ancien, ils savent tout sur la tranchefile, l’in-folio et le colophon, ils nous abrutissent et nous enchantent par mille détails ennuyeux. Mais non, ce n’est pas ça, l’auteur nous guide, en maïeuticien soucieux de nous ramener à ce que nous connaissions mais de façon confuse, dans la remémoration d’un savoir enfoui. Quand nous lisons, quelle est notre méthode de « maniement », comment nous servons-nous de nos doigts ? Pratiquons-nous « le ressort » ou bien « la pincée » ? Y a-t-il, dans l’impression qu’elles nous font, une différence entre la page de droite et celle de gauche ? Que se passe-t-il quand nous extrayons un livre de la bibliothèque ? Si les livres sont trop serrés sur le rayonnage ? Et tutti frutti. Mais surtout, et Michel Jullien touche alors à l’ineffable de la lecture en remontant loin dans ses souvenirs, quel est ce sortilège qui nous atteint par le livre ? Qu’est-ce donc que la fascination que nous éprouvions dans l’enfance, l’adolescence ? « Il y avait du brillant auquel je n’étais pas prêt, de la pensée indémêlée mais autre chose de très supplémentaire dont je conserve l’essentiel  : une fréquentation, le format d’un livre, l’acabit une solidité impesable, l’amabilité du papier sous les doigts, les pages blêmes – autant que je l’étais à cet âge –, les heures prêtées au soir comme à midi, ce drôle de « visage » qu’avaient les livres une fois terminés comme si une part informelle de leur physionomie s’immisçait dans les traits de mon propre visage. »

Pour l’auteur, l’affaire avait pourtant mal commencé : une difficulté dans l’apprentissage de la lecture qui le conduit chez l’orthophoniste, laquelle le sauve et lui offre son premier livre, plus tard une brutale sortie des études pour l’usine où Zola à la fois le console de ses collègues harceleurs et les conforte dans leur férocité à son égard, lui le merle blanc. Il n’empêche, le poison qui est aussi vaccin faisait déjà son effet et pour toujours : petit lecteur devenu grand s’extasiera à la découverte d’une fleur séchée trouvée dans un vieux livre, du nom d’un inconnu crayonné sur la page de garde ou de ses commentaires dans les marges, et en Turquie, plutôt que visiter en touriste les splendeurs du Bosphore, c’est dans la boutique obscure d’un bouquiniste qu’il traînera, même sans un sou vaillant pour acquérir les trésors de papier qu’il y voit, ébloui.

Verdier ressort également, en poche, un beau roman de Michel Jullien, Esquisse d’un pendu (2013). Nous y retrouvons l’objet livre via les aventures du copiste Raoulet d’Orléans dans le Paris du 14ème siècle, et y lisons, par surplus, la notice de montage d’un meuble bien utile – « l’Ikéa du haut Moyen Âge ». Une armoire à bouquins ? Non, un gibet.