Libération, 13 juin 2026, par Claire Devarrieux
Amour focale. Christian Thorel, une vie à l’ombre du cinéma
Des images, des voix traversent le livre de Christian Thorel les Nuits expérimentales. Des images : par exemple celles du film de Chantal Akerman D’Est (1993), longs plans de foules, de voyageurs, de visages. « Anonymes, ils pourraient refléter aussi bien ceux des disparus de l’Europe en guerre. Le cinéma de Chantal Akerman, sa vie, sont marqués au plus profond par l’extermination des Juifs d’Europe. » Une voix : Jean-Luc Godard, en septembre 2006. Thorel est dans son bureau, à la librairie Ombres blanches à Toulouse.
Godard au téléphone. Les deux hommes parlent des Bienveillantes de Jonathan Littell, qui vient le lendemain rencontrer ses lecteurs. Godard a « une troublante requête, celle d’interroger le jeune écrivain sur ses cinéastes préférés ». Présence souterraine ou explicite : la Seconde Guerre mondiale. Christian Thorel est né en 1953 à Castres (Tarn), dans une famille protestante. Comme tous ceux de sa génération, on dirait que plus le temps passe et plus il mesure à quel point sa naissance est proche de la guerre, la guerre qui le conduit à évoquer Claude Lanzmann, mais aussi Rossellini – il rapproche son engagement chrétien de celui de Carl Dreyer –, ou Jonas Mekas, l’exilé de Lituanie qu’il a rencontré en 2004 à Paris, au moment de la parution de Je n’avais nulle part où aller (P.O.L), journal de 1944-1945
Les cinéastes de la Nouvelle Vague ont été des lecteurs boulimiques, les cinéphiles croisés dans Un carnet de cinéma (c’est le sous-titre), également. Christian Thorel entrelace ses souvenirs de lecteur, de spectateur et d’ami. « Jean-Paul Archie, qui avait inventé Ombres blanches en 1975, nous en confia, à Martine [sa compagne, ndlr] et à moi, la direction en 1979, pour rejoindre à Paris le producteur Claude Nedjar. Ce dernier fut le coproducteur d’Amerika, rapports de classes » de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet d’après Kafka. Straub est mort en 2022, quatre jours après Jean-Paul Archie. Le premier livre publié par les éditions Ombres fut le texte de ce film, Amerika, repris en 2026 dans « la Petite Bibliothèque Ombres » ressuscitée.
Depuis 2014, de l’autre côté de la rue où se trouve Ombres blanches (qui tient son nom d’un film de Robert Flaherty), une deuxième librairie est consacrée au cinéma, avec trois mille DVD. La diffusion des films a encore changé, ils nous arrivent quand on les demande. Thorel témoigne d’une autre époque : « Voir n’a pas toujours été simple. » Dans les ciné-clubs toulousains, à la Cinémathèque (celle de Raymond Borde), l’étudiant fait son apprentissage. Après un an d’hospitalisation dû à un accident, en 1970, armé d’une caméra Super-8 il tourne un film-fleuve – qu’il a perdu.
Trois ou quatre années capitales forment le socle de sa culture. A Paris, Christian Thorel voit la Maman et la Putain de Jean Eustache en 1973, Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette en 1974, India Song de Marguerite Duras en 1975, Jeanne Dielman de Chantal Akerman en 1976.
Les mêmes noms reviennent souvent. Cette même année, il découvre Chronique d’Anna Magdalena Bach : « Le cinéma des Straub c’est un renversement des points de vue. La lecture de Claude Simon ou de William Faulkner, la découverte des peintures de Rothko, ou l’écoute de Schoenberg ont produit ce même effet. »