Livres hebdo, juin 2026, par Laëtitia Favro
De nos corps hérités
Emma Marsantes reprend son double de fiction Mia pour en explorer le roman familial sur quatre générations.
Enseignante et poétesse, Emma Marsantes publiait en 2022 son premier roman, le très beau Une mère éphémère (Verdier) dans lequel Mia, son double fictionnel, revenait sur son enfance ravagée par le suicide de sa mère et l’inceste. « Il y a des familles où l’on transmet le plaisir d’apprendre, remarquait la narratrice. Et puis il y a des familles où l’on apprend à mourir. » Dans ce troisième roman, Mia poursuit son travail mémoriel pour comprendre pourquoi, le 8 octobre 1980, sa mère « renverse d’un coup la morale et la chaise », et se pend dans un appartement cossu de Neuilly-sur-Seine. Sur quatre générations, elle explore les joies intenses et les peines immenses, les désirs de liberté entravés, les départs dissimulant une fuite salvatrice, les stigmates des guerres. Son récit prend la forme d’une saga de moins de deux cents pages où l’essentiel est dit pour saisir les personnalités, leurs affinités, leurs trajectoires percutées par l’Histoire et tout ce dont ils ont hérité.
Au début du vingtième siècle, en Bretagne, un enfant se noie, le dernier-né de la famille Bratard, unique garçon. Joséphine, Agathe, Edmée, Adèle, Noémie et Antoinette, ses sœurs aînées, devront vivre avec ce fantôme et l’obligation tacite de mettre au monde le nouvel héritier. Bertrand, le fils de Joséphine, auquel on donne le prénom de l’oncle noyé, incarne l’élu. « Il sera polytechnicien. Il apprendra les manières d’un capitaine d’industrie. Il reprendra les affaires », augure son grand-père avant de s’effondrer. Pendant la guerre, les Grands Chênes, la propriété familiale, est réquisitionnée, puis reprise par la tante Noémie, « l’avant-dernière et la moins belle des héritières ». « Personne n’aurait parié sur elle. » Mais il faut croire que, dans cette famille, les flamboyants se brûlent les ailes en premier. En parallèle, en 1911 à Côme, une petite fille devient femme, premier rameau de l’autre branche familiale. À la mort de ses parents, elle est confiée à sa tante Zélie, qui tient un hôtel sur le port de Saint-Nazaire. Marguerite se découvre trois parrains : « la mer, l’exotisme, l’au-delà. » Puissamment évocatrice, la plume d’Emma Marsantes n’a pas besoin de grands effets pour embarquer son lecteur, et pour que la rencontre avec ses ancêtres ait lieu. En certains, on se reconnaît, quand d’autres réveillent en nous des aspirations assoupies. Étourdissante traversée du vingtième siècle, N’efface pas mes cercles interroge la place que chacun occupe dans sa propre existence et le terrible sentiment de passer à côté. » Tout ce que je sais sur ta mère, c’est qu’elle n’était pas à sa place » indique-t-on un jour à Mia, une « phrase totale » qui fait affleurer en elle une certitude, et en nous lecteur, un vertige : « Aucun de nous tous ne l’étions. »