L’Humanité, 2 juillet 2026, par Muriel Steinmetz
Au cœur du foyer obscur d’où surgissent les livres
Anne Serre, dans ses Carnets, révèle en toute franchise la cérémonie secrète de son écriture où le songe, les affects et les blessures concourent à bâtir l’œuvre. Etalées de 2002 à 2024, ces notes traversent plus de vingt ans de vie sans presque jamais y laisser entrer l’actualité.
Que viennent faire des carnets dans le projet littéraire d’Anne Serre ? Ils ne constituent ni une confession ni une clé de lecture. La romancière l’annonce d’emblée : c’est en eux que « je puise pour parler de ce que j’écris puisque ce sont eux qui tiennent la chronique de mes réflexions ». Depuis le Narrateur (2004) où celui qui dit « je » abandonne soudain sa fonction pour devenir personnage (« cela ne se fait pas », souligne Anne Serre) jusqu’à Petite table, sois mise ! (2012) – qui donne à voir la cérémonie secrète de l’écriture –, en passant par Un chapeau léopard (2008), finaliste de l’International Booker Prize, la romancière transgresse à l’envi les règles du récit avec un fin sourire.
Étalées de 2002 à 2024, ces notes traversent plus de vingt ans de vie sans presque jamais y laisser entrer l’actualité. Les guerres, le Covid, les grands événements du monde demeurent hors champ. L’important est ailleurs, dans une succession d’impressions, de rêves, de lectures, mais aussi dans le cortège des morts, des rencontres, des déplacements intérieurs ; en ce temps souterrain où se prépare l’œuvre.
Les disparus y reviennent sans cesse : la sœur cadette, atteinte de troubles psychiques, morte à 43 ans, l’aînée, emportée quelques années plus tard par un cancer, le père et surtout la mère, disparue alors qu’Anne Serre n’avait que 12 ans. C’est à cet âge, confie-t-elle, qu’elle commence à écrire. Comme si la perte inaugurait déjà le travail de la langue.
Les lentes métamorphoses d’une existence
Les rêves occupent une place centrale. Certains sont récurrents : cette vieille maison imaginaire, « toujours la même », abandonnée, en décomposition, revient obstinément. Certaines nuits, l’activité psychique paraît suspendue, d’autres fois, l’écrivaine « travaille » avec une telle intensité qu’au réveil elle a l’impression « qu’on avait déplacé les meubles dans mon cerveau ». Rêves de morts et d’ascension (falaises, arbres, escaliers), rêve de son père, à qui elle coupe les mains avant de les laver dans le lavabo… Elle les consigne tous, à l’état brut, sans interprétation.
Lire est une autre façon d’écrire. Et, comme le révèlent ces carnets, Anne Serre lit tout le temps. Simenon, Walser, Thomas Bernhard, les frères Powys…Elle cite volontiers Nabokov parlant de Gogol, Claudel sur Homère. Écrivains, critiques, psychanalystes composent une bibliothèque intérieure où chaque livre prépare le suivant. « Parfois je suis tellement surexcitée en lisant que j’aimerais pouvoir lire deux livres en même temps », note-t-elle. Ailleurs, elle observe, avec amusement, qu’elle oublie presque tout, huit jours après avoir refermé un ouvrage.
Le carnet permet aussi de saisir les lentes métamorphoses d’une existence. « Je suis en train de me transformer », écrit-elle un jour. Puis, en 2013 : « Je deviens moi-même. » Plus tard encore : « Je deviens de plus en plus solitaire », avant d’ajouter que sa véritable société est désormais « celle des narrateurs de tous les romans que j’ai lus ». Les certitudes se déplacent, les désillusions s’installent. « Être enfant (et confiant) avec les autres : c’est fini. »
Strabisme de la mémoire
Au fil des pages – et de la parution de ses textes les plus renommés – se dessine une réflexion obstinée sur l’acte d’écrire. « Chacun de mes livres raconte plus ou moins ce qui se passe dans l’esprit d’un écrivain lorsqu’il est en train d’écrire. » Anne Serre cherche ce « lieu intérieur » d’où naît le texte, à parfois déplacer lorsque le blocage menace. Elle note des bonheurs d’écriture, une « sorte de strabisme de la mémoire », la décision prise à 20 ans de « choisir la santé contre la folie », la relation à l’autre, volontiers problématique : « jamais eu que des rapports irréels », les amitiés souvent déçues, le lien indéfectible (Mark), une rupture (P.), un amour (X) tenu à distance car il l’empêche de penser…Toutes ces observations composent une enquête d’une précision remarquable sur ce qui précède le roman. La citation de Gracq éclaire peut-être l’ensemble : « Quand il n’est pas songe, et comme tel parfaitement établi dans sa vérité, le roman est mensonge. » Ces carnets en apportent l’éclatante démonstration. Ils ne racontent pas seulement une vie. Ils rendent perceptible la société secrète de choses, d’êtres, de lectures et de rêves d’où surgissent les livres. De ces derniers, ils disent l’envers. Rarement un écrivain aura approché avec autant de justesse le foyer obscur où se forme une œuvre.