Sciences humaines, 29 juin 2026, entretien réalisé par Laurence Serfaty
« Élargissons le champ de l’histoire ! »
Écrire l’histoire de soi pour mieux faire celle du monde, c’est le défi que s’est lancé Pierre Singaravélou. Il plaide pour une histoire décentrée, restituant les voix et langues du monde, bousculant une historiographie longtemps prisonnière d’une perspective eurocentrée.
Raconter l’histoire du monde autrement : c’est le projet de Pierre Singaravélou, professeur à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et une des figures de proue de l’histoire globale en France. À travers des ouvrages collectifs devenus des références – L’histoire du monde au 19ème ou Colonisations. Notre histoire –, il a imposé une approche relationnelle et polyphonique, qui décentre le regard européen sans renoncer à la rigueur des archives. Par une chaude journée de mai, il nous reçoit dans son grand bureau de la Sorbonne, cerné de livres. Généreux, disert, prompt aux digressions, il aime raconter. En l’écoutant, on pense à ces volumes rouges de La vie privée des hommes qu’il dévorait enfant, et qui lui suggéraient déjà qu’une autre perspective historique était possible, à travers le regard des Indiens Taïnos observant Christophe Colomb approcher, plutôt que l’inverse. En deux heures, on voyage beaucoup, dans le temps et dans l’espace.
Qu’est-ce qui a motivé De quoi l’histoire est-elle faite, sinon du monde ?, livre personnel et très court, vous qui signez habituellement de gros ouvrages collectifs ?
De manière très prosaïque, ce livre est né d’une invitation à donner une conférence au festival de Lagrasse, le Banquet du livre, par les historiens Yann Potin et Patrick Boucheron. En m’invitant, ils m’ont dit : « Ne fais pas comme d’habitude ! » J’ai compris qu’une forme courte et plus personnelle s’imposait.
Le livre retrace les étapes qui ont façonné ma vision de l’histoire : des voyages d’enfance en Guadeloupe et à Pondichéry, des rencontres inattendues et des lectures fondatrices. Cet ouvrage répond en fait à une exigence de réflexivité : expliciter la position depuis laquelle on parle et la nature du lien entre le chercheur et son objet d’étude. Cela nécessite une forme d’introspection. Mais il faut la pratiquer avec prudence, car il y a un risque bien identifié. Pierre Bourdieu lui a donné un nom : « l’illusion biographique ». C’est-à-dire reconstruire a posteriori son histoire en transformant un parcours en destin, en relisant son passé de manière téléologique. Le récit discontinu des moments qui auraient pu être décisifs comme l’évocation de la routine quotidienne permettent toutefois de mieux comprendre la fabrique d’une trajectoire intellectuelle.
Votre trajectoire vous a-t-elle d’emblée conduit vers l’histoire globale, ou avez-vous d’abord succombé au roman national ?
Enfant, j’ai adoré le roman national ! Ce récit avec ses grandes figures héroïques, des Gaulois jusqu’à nos jours, cette histoire universelle avec sa succession de grandes civilisations de l’Égypte aux États-Unis du 20e siècle : intellectuellement, c’est extrêmement séduisant. Ces récits donnent du sens à ce qui pourrait n’apparaître que comme un amas chaotique d’événements, et ont une fonction politique claire : conférer à l’Europe le rôle de moteur du devenir historique. C’est précisément cela qui m’a donné envie de faire de l’histoire. C’est seulement plus tard que je me suis intéressé à leur remise en question : comment ces grands récits ont invisibilisé d’autres histoires, d’autres peuples, d’autres points de vue.
Quant à ma trajectoire, je reste très prudent face à l’illusion biographique rétrospective. Oui, les cinq années passées tout jeune aux Antilles, en Guadeloupe, je les relis aujourd’hui comme la découverte d’un laboratoire de la mondialisation : un creuset de métissage des corps, des langues, des cultures, où se sont retrouvées dès le 19e siècle des populations venues d’Afrique, d’Europe, d’Asie. Et de manière symptomatique, ce territoire français demeurait presque absent des manuels scolaires jusqu’à la fin du 20e siècle.
Mon premier voyage en Inde, à 7 ans, dans la famille de mon père, une famille tamoule hindoue de Pondichéry, semble tout aussi décisif. Sur les plaques de rues en émail, le français et le tamoul coexistaient, et les noms de gouverneurs coloniaux français voisinaient avec ceux de leaders anticolonialistes tamouls. C’est là que j’ai pris confusément conscience d’être l’héritier à la fois des colonisés et des colonisateurs, deux catégories essentialistes dont je n’entreprendrai l’examen critique que bien plus tard.
Mais je me méfie de l’idée qui consisterait à faire de ces voyages au loin les seuls déterminants. Mes séjours dans le Capcir, petit plateau isolé des Pyrénées-Orientales, ont sans doute été tout autant décisifs. Dès l’âge de 8 ans, j’y ai noué une relation d’amitié avec Gilles, un voisin catalan plus âgé qui racontait l’histoire de son pays d’une manière singulière : une érudition impressionnante alliée à une expérience sensible et concrète de la montagne. Je relis aujourd’hui cela comme une forme précoce d’histoire environnementale et de résistance aux grands récits nationaux français et espagnol. L’ailleurs et son étrangeté ne se situent pas nécessairement à l’autre bout de la planète, et les innovations historiographiques peuvent germer à l’écart des universités.
Comment pratique-t-on l’histoire globale ? Est-ce forcément collectif ?
En Angleterre ou en Allemagne, nos collègues ont eu tendance à écrire seuls de vastes synthèses, comme Christopher Bayly avec La naissance du monde moderne (2004) ou Jürgen Osterhammel avec La transformation du monde au 19e siècle (2014). En France, de nombreuses entreprises collectives d’histoire globale – l’Histoire du monde au 15e siècle dirigée par Patrick Boucheron (2009), L’histoire du monde au 19e siècle (2017) codirigée avec Sylvain Venayre ou Colonisations. Notre histoire (2023) – se fondent sur un même principe : pour restituer les voix, les langues et les sources émanant des quatre coins du monde, l’histoire globale ne peut être que polyphonique.
Mais un chercheur seul peut tout à fait la pratiquer sur des sujets circonscrits : l’histoire mondiale d’un objet, d’un personnage, d’une ville, d’un phénomène ou d’un événement. Ce que permet l’histoire globale, c’est de s’émanciper du « nationalisme méthodologique », l’idée que l’État-nation serait le cadre idéal d’analyse des phénomènes sociaux. Cet élargissement offre la possibilité d’appréhender des phénomènes transnationaux : le capitalisme, les migrations, les épidémies… Mais elle ne doit pas se muer en une macrohistoire surplombante et désincarnée. Sa définition la plus simple : une histoire relationnelle, qui analyse les interactions et les connexions, mobilise la comparaison, pour étudier les phénomènes de mondialisation et leurs limites. Loin de se substituer aux autres formes d’histoire, elle peut les éclairer : les fragments d’histoire locale, régionale et nationale ne prennent pleinement sens que replacés dans un contexte plus vaste.
Qu’est-ce que ce décentrement change dans la façon de décrire les grandes ruptures comme les révolutions politiques, la révolution industrielle ?
L’échelle mondiale invite l’historien à interroger ses catégories d’analyse. On a ainsi longtemps considéré que l’Europe et ses projections avaient le monopole de la révolution, et que tout ce qui lui était extérieur relevait de la simple révolte, sans véritable programme politique. Or, depuis la fin du 20e siècle, les historiennes et historiens ont pris au sérieux ces mouvements. Dans la ville chinoise de Tianjin, par exemple, j’ai étudié le projet politique des « Lanternes rouges », ces jeunes filles qui, autour de 1900, prennent le pouvoir dans la cité, remettent en question le patriarcat, refusent de se bander les pieds, exercent elles-mêmes le pouvoir contre les mandarins pendant plusieurs mois. Ce changement de perspective a aussi enrichi en retour notre regard sur les phénomènes révolutionnaires européens, notamment en brouillant la frontière entre révolution et contre-révolution.
S’agissant de la révolution industrielle, on a longtemps cru qu’elle était l’apanage de l’Europe. Or, jusqu’à la fin du 18e siècle, la Chine et l’Inde produisent la moitié de la richesse mondiale. Les travaux de Kenneth Pomeranz démontrent que si la transformation rapide que nous avons appelée « révolution industrielle » s’opère en Europe plutôt qu’ailleurs, c’est pour des raisons contingentes, non par supériorité civilisationnelle : en Angleterre, les réserves de charbon se trouvent précisément là où la main-d’œuvre est concentrée et où elles sont exploitables à moindre coût; et les colonies ultramarines fournissent à la fois les matières premières et les débouchés commerciaux indispensables à l’essor industriel. Rien de fatal, donc, dans cette avance européenne. Par ailleurs, des historiens ont décentré le regard vers les plantations des Antilles, où apparaît une forme d’organisation du travail qui préfigure l’usine moderne : espace clos, population asservie, séparation stricte entre production et consommation, division poussée des tâches. En 1830, on compte davantage de machines à vapeur sur l’île Bourbon (La Réunion) que dans n’importe quel département de l’Hexagone. Il s’agit moins de réécrire l’histoire que de l’épaissir et d’en élargir le champ.
Edward Saïd, auteur de L’orientalisme et père des études postcoloniales, a été fondateur pour vous, mais il a eu du mal à se détacher d’un certain eurocentrisme. Peut-on déconstruire de l’intérieur ?
Edward Saïd a joué un rôle crucial. Avec L’orientalisme en 1978, il propose d’appréhender pour la première fois le caractère culturel de l’impérialisme alors que jusque-là, on se limitait à ses dimensions politique et économique. Mais en voulant examiner l’orientalisme, il a eu tendance à essentialiser l’Occident et à forger l’idée d’un « discours colonial » uniforme, alors que les représentations des colonisateurs sont extrêmement variées et souvent contradictoires. Son approche demeure, malgré elle, eurocentrée : elle se focalise exclusivement sur le regard des colonisateurs.
J’ai pu l’éprouver dès mes premières recherches sur l’École française d’Extrême-Orient, l’EFEO, fondée en 1898 à Hanoï : cet orientalisme, loin d’être une pure invention occidentale, reposait sur une coproduction entre orientalistes européens et lettrés autochtones, vietnamiens, cambodgiens, indiens, chinois, qui ont transmis leur propre vision du monde. C’est tout l’enjeu de ce qu’on appelle l’agentivité : restituer aux colonisés leur capacité d’action (résistances, mais aussi formes d’accommodation, d’adaptation, voire d’indifférence).
Il y a d’ailleurs un paradoxe à vouloir « décoloniser » en utilisant les mots des anciens colonisateurs. Le terme même « décolonisation » est eurocentré : il reconduit l’idée que l’Europe est aux manettes, qu’après avoir colonisé, elle aurait aimablement concédé l’indépendance. Or celle-ci a été conquise, arrachée par les populations concernées. En Afrique ou en Asie, on parlait alors de « libération » ou de « révolution », et non de « décolonisation ».
Vous partez souvent des objets pour faire de l’histoire. Pourquoi nous permettent-ils de mieux entrer dans l’histoire mondiale ?
Parce que la culture matérielle est le plus petit dénominateur commun entre toutes les sociétés du monde. Choisir la littérature comme entrée, ce serait d’emblée exclure les sociétés de tradition orale ou les populations analphabètes. L’objet, lui, résout le problème : il circule et permet des comparaisons à l’échelle de la planète. Prenez le cauri, ce petit coquillage des Maldives. Il a servi de monnaie dans toute la zone entre l’Afrique et le Pacifique : d’abord utilisé par les marchands arabes, ensuite par les trafiquants d’esclaves européens, puis réapproprié par les populations africaines qui en ont fait un symbole d’africanité au 19e siècle. Aujourd’hui, des afrodescendants en Guyane les collectionnent encore. Un seul petit objet raconte à la fois la mondialisation, la traite et l’émancipation.
Autre exemple : les cartes à bâtonnets des îles Marshall, visibles au musée du Quai-Branly, témoignent de la plus grande aventure de peuplement de l’humanité : celle des Austronésiens, originaires de Taiwan, qui ont peuplé Madagascar et tout le Pacifique bien avant les Européens, grâce à leur exceptionnelle maîtrise de l’art nautique. Ces cartes servaient à préparer la navigation sensorielle : allongés au fond de la coque, les marins ressentaient les vibrations de la houle pour localiser des îles invisibles à 150 kilomètres.
Et c’est cette démarche sensible qui fonctionne le mieux dans les rencontres avec le public. Comme à l’occasion d’un échange sur l’histoire de la mondialisation sous la forme d’un atelier de cuisine dans le quartier populaire des Izards à Toulouse, avec des mères de famille : en partant d’un aliment, le dialogue s’instaure rapidement parce que chacune arrive avec ses recettes et sa mémoire familiale. C’est la clé de la transmission : créer un espace où les auditeurs deviennent les artisans leurs propres savoirs.
L’histoire contrefactuelle, ce qui aurait pu advenir, permet selon vous de « défataliser » le passé. Qu’entendez-vous par là ?
Dans l’ouvrage Pour une histoire des possibles (2016), rédigé à quatre mains avec Quentin Deluermoz, nous proposons moins d’imaginer des uchronies – des histoires alternatives – que d’envisager l’incertitude des présents du passé, de reconsidérer la question de la causalité et, enfin, la manière dont les futurs non advenus infléchissent le devenir historique. Bien plus qu’un simple jeu de l’esprit, le raisonnement contrefactuel constitue sans doute la forme la plus fondamentale de la comparaison – principale méthode des sciences sociales –, confrontant ce qui est à ce qui aurait pu être. En « défatalisant » l’histoire, cette expérience de pensée décentre notre regard et dévoile un passé plus riche et moins attendu.
Et c’est dans les archives qu’on peut étudier les possibles du passé, les futurs craints ou espérés. Dans Tianjin Cosmopolis (2017), je m’aperçois que les Européens assiégés par les Boxers en 1900 étaient persuadés qu’ils allaient être défaits, massacrés et que certains avaient désigné des membres de leur famille pour tuer les leurs afin de leur épargner la torture. Or, c’est l’inverse qui se produisit ! Une coalition internationale de huit puissances vainquit les rebelles chinois et leva le siège des concessions étrangères. Mais ce futur redouté et finalement non advenu explique le déchaînement de violences inouïes dont ces Européens firent preuve contre les civils chinois une fois la situation retournée en leur faveur. Ces possibles ont bel et bien existé et nous devons les étudier pour mieux comprendre le passé.
Face au retour des nationalismes autoritaires, l’histoire globale est-elle en recul ?
Dès 1961, dans Les damnés de la terre, Frantz Fanon nous mettait en garde contre le risque d’ossification des cultures dans les anciens pays colonisés : le développement de nationalismes fondés sur un âge d’or fantasmé. C’est ce que Marc Bloch appelait « l’idole des origines ». Aujourd’hui, les gouvernements autoritaires promeuvent de nouveaux romans impériaux : en Chine, Xi Jinping enjambe Mao pour renouer avec l’Empereur Jaune, le mythique Huángdì, tout en mettant au pas les minorités. En Inde, Narendra Modi fait gommer des manuels scolaires les influences musulmanes, notamment l’Empire moghol, au nom de l’Hindutva, idéologie qui confond identité hindoue et identité indienne, tandis qu’en Turquie, Recep Tayyip Erdoğan développe son néo-ottomanisme. On retrouve également ce roman impérial chez Donald Trump avec le Make America Great Again ainsi que chez Vladimir Poutine et son projet d’expansion du « monde russe ». Aujourd’hui comme à la fin du 19e siècle, il n’y a rien de plus transnational que le roman national, construit partout de la même manière, à partir d’un même kit, élaboré au 19e siècle et composé d’un mythe fondateur, de héros tutélaires, de lieux de mémoire, d’un folklore et d’une langue nationale.
À cela s’ajoutent de profondes inégalités dans les conditions de production de la recherche historique. Les chercheurs anglophones lisent de moins en moins les travaux dans les autres langues alors que les jeunes chercheurs africains n’ont plus accès aux archives de leur propre histoire coloniale, transférées à Paris ou à Londres au moment des indépendances. Une histoire globale non eurocentrée ne peut s’écrire collectivement qu’à deux conditions : la libre circulation des chercheurs et une politique ambitieuse de traduction.