Le Matricule des anges, juillet 2026, par Jérôme Delclos

Je n’avais jamais fait cette expérience : traduire une même autrice à mesure qu’elle publie, saisir de mieux en mieux la singularité de chaque livre et les lignes de force de l’ensemble. Je la dois, d’une part, à son éditrice en catalan, Maria Bohigas, du Club Editor, qui, après m’avoir confié la mise en français de Llefre de tu (Ogre de toi), récit du poète majorquin Biel Mesquida, s’est à nouveau tournée vers moi ; d’autre part, aux éditions Verdier, qui publient Eva Baltasar avec une constance rare, s’agissant d’une contemporaine, certes reconnue internationalement, mais demeurant en France, malgré un accueil favorable, encore trop confidentielle. Aussi, c’est dans une proximité amicale avec ces deux maisons, dont l’indépendance n’est pas un vain mot, et avec leurs belles équipes que je travaille, en toute liberté et avec du temps devant moi.

Voici donc que paraît en français le quatrième roman d’Eva Baltasar, Déclin et fascination. Il fait suite à son triptyque : Permafrost, Boulder et Mammouth, trois récits à la première personne qui ne relèvent ni de l’autobiographie directe ni de l’autofiction mais qui construisent trois personnages féminins confrontés, sous des angles chaque fois différents, à la maternité et au lesbianisme. Des personnages à la vie instable, en mouvement, faisant le choix de la périphérie et du nomadisme, portant un regard cru sur la société, les relations et refusant le salariat exploiteur. Cuisinière sur un bateau, tenancière de food-truck, jeune fille au pair, logeuse sous-louant des chambres, paysanne dans un mas …, leur précarité se décline sans surplomb sociologique, grâce à un regard à fois caustique et empreint d’une fraîcheur, d’un étonnement drolatique.

Ce nomadisme n’est pas étranger à Eva Baltasar elle-même, qui a multiplié les lieux de vie et les petits boulots, mais dont l’existence est marquée par un axe immuable, celui de l’écriture. Dans une chambre dépouillée, sur une table fixe. Elle publie à un rythme régulier des recueils de poésie, plus d’une dizaine depuis 2008, comme elle le fait aussi de ses romans, cinq depuis 2018. Si on ne saurait confondre le « Je » lyrique de sa poésie et le « Je » de ses narratrices de fiction, il y a plus d’une passerelle entre ces deux genres tels quelle les pratique.

Sous une apparence libre, ses vers sont rythmés, polysyllabiques et ils surgissent aussi dans ses récits, non comme une métrique inconsciente due à la tradition, mais comme un travail prosodique assumé, comme elle me l’a confirmé dès le début. Au passage, le fait de n’avoir guère que sa propre lecture pour aborder un texte contemporain, et donc encore peu défriché par les études, est compensé par cette possibilité de dialogue. Et s’il y a des vers en catalan, il y en a aussi en français. Car si chaque texte se dévoile à la lecture dans son unicité, il existe pour sa traduction un principe incontournable, une contrainte, celle de l’équivalence. Figure pour figure, jeu pour jeu, phrase faite pour phrase faite, vers pour vers. Et ce vers qui circule chez elle d’un genre à l’autre détermine aussi la concision de ses phrases, le choc d’images insolites, les raccourcis. Cette écriture échappe à ce qui pourrait s’apparenter à de la prose poétique, d’autant que ce rythme dru accompagne un ton souvent acerbe, oral, se mêlant allègrement aux accents lyriques. Bref, Baltasar ne poétise pas la prose, elle prosifie le vers.

On observe, dans Déclin et fascination, ce même phrasé, ce mélange de registres (langue vive et langue ciselée), avec toutefois une rupture entre les deux parties annoncées par le titre. Le roman est écrit, comme toujours, à la première personne. Cette fois, sa narratrice est totalement anonyme. Et malgré sa lucidité, elle n’est pas d’emblée rebelle, mais prise dans un engrenage qui lui fait perdre son toit précaire et son emploi de pédagogue dans une ludothèque pour enfants en difficulté. Chassée d’une Barcelone malade de la spéculation immobilière, soumise au dérèglement du travail, elle entame un déclin, raconté à travers les expériences de son corps, notamment quand elle est jetée à la rue. Devenue femme de ménage chez des particuliers, elle ne décrit pas son nouveau travail comme un déclassement : elle aime faire briller les intérieurs, créer une harmonie, tout en se réservant le droit d’y vivre l’espace d’une heure. Si l’érotisme de la trilogie semble ici absent, on y découvre un rapport sensuel aux objets domestiques, au nettoyage, à la patine des choses, comme si les intérieurs rayonnaient d’une sorte de douceur, en contraste avec la cruauté de la rue. Là encore, rien n’est convenu dans la vision de la narratrice, qui va perdre de nouveau ce statut fragile, avant de se cloîtrer dans la bicoque dont elle est colocataire, puis seule habitante, dans une petite ville de Catalogne. Cette première partie, qui commence au présent, est marquée par un enchâssement des temporalités qui oblige à jongler avec les temps verbaux.

La seconde partie, « Fascination », est, quant à elle, entièrement au présent. La narratrice ne fait plus que veiller sur Maria (propriétaire apparue dans « Déclin ») et lui adresser des prières, la laver. Maria est à la fois un corps statufié, comme une Vierge en bois, et un corps en décomposition, objet de soins et de vénération, le récit devenant un conte religieux et macabre qui reflète un basculement dans la folie. Mais sans fureur, dans un langage apaisé ; de plus en plus mystique. Comme si pouvait naître d’un cadavre une sorte de réparation. Baltasar, joue encore avec les codes et il est aisé de la suivre, à condition de ne pas vouloir la naturaliser – la banaliser.