Les Lettres françaises, juin 2026, par Christophe Mercier

Revenir à Pierre Bergounioux

C’est par Pierre Michon que j’ai pour la première fois entendu parler de Pierre Bergournioux : « Bergou, disait-il, est le seul qui me fasse peur », comme Bjorn Borg aurait pu le dire de McEnroe, en ces temps très anciens où Roland-Garros et Wimbledon étaient diffusés sur toutes les chaînes (sans compter la deuxième semaine de Flushing Meadows). C’était aux Cards, dans la Creuse, domaine de Michon, un jour d’août 1992.

À mon retour à Paris, après une soirée (trop ?) arrosée en R5, de nuit, où je me donnais des claques sur la gueule pour ne pas m’endormir au volant, je me suis précipité à la librairie Gallimard, boulevard Raspail, pour acheter TOUT « Bergou ».

À l’époque, c’était assez facile, il était édité essentiellement chez Gallimard, qui avait eu le nez fin, en lui permettant de publier L’Arbre sur la rivière, un des très grands romans du siècle désormais passé. Pierre Begounioux, je l’ai rencontré une seule fois, dans une pizzeria rapide du Boul’Mich, peu après. Nous avons sympathisé entre Corréziens. Le projet d’une préface au Grand Meaulnes n’a pas abouti (POL a mis fin à ma collection, subtilement nommé « La Collection »).

Ensuite il a continué à m’envoyer certains de ses livres, je lui ai envoyé les miens.

Et voilà qu’arrive aujourd’hui la nouvelle livraison – la sixième – de ses Carnet de notes. Comme les deux précédentes, elle ne couvre que cinq ans.

Bergounioux ne tient pas son Journal, comme Léautaud ou Julien Green – ou les Goncourt avant eux. Dans son livre, pas de « portraits », comme chez Léautaud. Pas de réflexions métaphysiques, comme chez Green.

Juste des notes quotidiennes sur ce qu’a été sa journée : l’heure à laquelle il s’est réveillé, ce qu’il a lu, les « livres pauvres » (sans doute les services de presse) qu’il a reçus. Il ne les « extrait » pas, à la différence des grands textes qu’il relit ou découvre, et qui couvrent tout le champ de la pensée, de la littérature à l’histoire naturelle (il lit les douze volumes de l’Histoire naturelle de Cuvier), à la philosophie, aux sciences humaines. Il lit comme un métier, pour respecter la promesse qu’il s’est faite à lui-même à l’âge de dix-huit ans : toujours travailler, toujours réfléchir, toujours penser.

Parfois, il lui arrive de ne plus pouvoir le faire, car il vieillit, la machine intellectuelle ne fonctionne plus aussi bien. Il est las, malade, il ne peut vaincre l’âge, ni le temps. Car le temps est la matière même de ses carnets : il les écrit comme autant de memos, pour se laisser une trace. Une trace qu’il relit lui-même parfois, pour constater, avec le sens du tragique quotidien qui est le sien, que ses plus proches ont disparu, que le moment de sa disparition à lui approche inéluctablement.

La lecture de ces notes n’est pas passionnante – il ne se passe rien, juste le fil des jours qui s’écoulent – mais extrêmement prenante, et mélancolique.

Depuis les premiers Carnets (en 1980), bien des personnages de premier plan – son beau-frère, notamment, et sa mère sont morts, qu’on avait appris à connaître et à aimer.

Seuls restent ses deux fils (dont l’aîné avait disparu pendant quelques années on ne sait pourquoi, mais il n’explique pas la raison de son absence) et ses petits-enfants. Et surtout Cathy, sa femme, dont il est encore étonné qu’elle l’ait choisi, il y a près de cinquante ans.

C’est le moteur de la famille, infatigable. Chaque jour elle se rend à l’Institut pour effectuer des expériences scientifiques, elle fait des crêpes pour son fils et ses petits-enfants et, dès l’arrivée dans la maison des Bordes, en Corrèze, chargée de souvenirs, se met à défricher et à aller cueillir des mures.

Les jours se suivent et se ressemblent. Une remarque sur le temps qu’il fait, sur la promenade du jour, en compagnie de Cathy, sur ses propres problèmes cardiaques.

Ce n’est rien, et en même temps c’est tout : tous les détails qui font le prix d’une existence.Les Carnets de notes de Bergounioux finissent par constituer la chronique quotidienne d’une vie banale, mais habitée par un homme de bien, qui aime, qui réfléchit, qui pense.