Libération, 4 juillet 2026, par Frédérique Fanchette

Joseph Roth, de la cité des papes au Yiddishland. Récit de voyage et plongée dans le monde juif est-européen

Dans les années 1920, que fait l’écrivain de langue allemande Joseph Roth, auteur des futurs chefs-d’œuvre la Marche de Radetzky et Job, roman d’un homme simple ? Il voyage, et notamment dans le sud de l’Hexagone, d’où ce collaborateur du journal Die Frankfurter Zeitung rapporte un récit titré les Villes blanches. En 1925 il est toute une année à Paris comme correspondant du FZ et laisse libre cours à son exaltation pour la France. A l’époque des réparations imposées à l’Allemagne par le traité de Versailles, la francophilie n’est pas très en vogue outre-Rhin. Est-ce pour cela que le tapuscrit de Joseph Roth prêt pour l’impression resta inédit ? En tout cas, ce texte qui tient plus de la prose poétique que du reportage journalistique aurait pu disparaître à jamais. Mais par miracle, les nazis qui saccagèrent le siège de l’éditeur de Roth à Berlin ne touchèrent pas aux manuscrits de l’écrivain, exilé dès février 1933.

En 2022, les Villes blanches paraît pour la première fois en langue allemande. Un texte sur les Juifs de l’Est l’accompagne. Pour l’auteur, né dans le Yiddishland, en Galicie (alors partie de l’empire austro-hongrois), Juifs en errance, publié en 1927, était un pendant à son récit sur le Midi de la France. Ces deux écrits jumeaux paraissent aujourd’hui en traduction française, sous le titre le Rouge et le blanc, référence à Stendhal. Il est sous-titré « Une errance de ville en ville ». Les éditeurs ont joint en prologue une première édition de la nouvelle le Marchand de corail, dont le personnage principal, assailli par des amatrices de bijoux, vit dans une localité semblable à la ville natale de l’auteur.

Ce Nissen Piczenik, né « au beau milieu du continent » a la « nostalgie de la mer » qu’il connaît par ouï-dire. « Oui, il avait la nostalgie de la mer, au fond de laquelle, il en était convaincu, les coraux s’épanouissaient ou plutôt se bousculaient. Il n’avait personne dans son entourage avec qui évoquer sa nostalgie, il devait la garder renfermée en lui-même, comme la mer gardait ses coraux. »

Joseph Roth, dont la langue est devenue la seule véritable patrie après le démantèlement de l’empire austro-hongrois, sait lui aussi ce qu’est la nostalgie. Doté d’une lucidité peu commune chez les écrivains allemands de son époque, il a vu venir dès les années 20 la bestialité des nationalismes. Mais il ne verra pas la domination de l’Europe par les troupes de Hitler. Il meurt à Paris en 1939.A la fin de sa vie, il vivait près du Sénat. Une plaque en son hommage figure toujours sur la façade de l’immeuble du café où il passait une grande partie de son temps. L’hôtel où il avait sa chambre était au-dessus. Auparavant il habitait dans l’hôtel Foyot, en face, à l’angle de la rue de Vaugirard, détruit en 1937.

Ce petit coin du VIe arrondissement, il l’appelait « la République de Tournon », du nom de la rue, indique en postface Volker Breidecker. Dans les Villes blanches, un chapitre est consacré à Tournon-sur-Rhône, pas loin de Valence. Et l’on voit comment cette description urbaine est onirique. Après trois jours à pied le long du fleuve, le voilà dans « la cité médiévale, romantique et presque allemande » : « Tournon se composait de ruelles formant un labyrinthe inextricable. Une peur féroce s’empara de moi. Je ne suis pas arrivé dans une ville étrangère, mais dans un siècle étranger. […] En plein jour, en toute lucidité, on peut se retrouver loin de son propre temps et errer entre les siècles de l’histoire comme si le temps était un espace, comme si une époque était un pays. » Le cœur de l’auteur, sensible à la blancheur de la pierre et à la luminosité du Midi se porte bientôt vers d’autres villes du Sud : Avignon, Tarascon, Marseille… Un siècle plus tard, son enthousiasme, surtout pour cette dernière, est contagieux. « Bateaux, barques, radeaux et passerelles sont si serrés les uns contre les autres qu’on pourrait se promener à travers le port sans se mouiller les pieds, n’était le risque de se noyer dans le vinaigre, l’essence et l’eau savonneuse. » Dans le chapitre qui suit intitulé « Les gens » et qui clôt les Villes blanches, il écrit : « Ici la vie est plus forte. Ici, on répugne à verser son sang. Ici, on trouve une enfance – sa propre enfance et celle de l’Europe. Nulle part ailleurs il n’est si aisé d’être chez soi. Et même ceux qui quittent cette contrée emportent le meilleur de ce qu’une patrie peut donner : le mal du pays. » Une phrase qui obsède lorsqu’on aborde le second recueil de textes, les Juifs errants, état des lieux d’un monde disparu.