Livres hebdo, juillet 2026, propos recueillis par Sean Rose

Volo or not Volo

Cette rentrée littéraire 2026 inaugure un geste éditorial tout à fait inédit. Onze maisons d’édition différentes publient chacune un titre du même auteur : Antoine Volodine, créateur du post-exotisme. Signée du nom collectif « Infernus Iohannes » regroupant divers pseudonymes de l’écrivain, cette ultime et sublime salve de fictions post-exotiques clôt un projet romanesque commencé il y a quarante et un ans.

En août 2026 un nom crée l’événement : Infernus Johannes. Quiconque demandera en librairie : « Je voudrais le dernier Infernus Johannes » s’entendra répliquer : « Lequel ? ». Et si cette personne insiste : « Mais celui de la rentrée littéraire ! », elle obtiendra la même réponse : « Lequel ? Il y en a onze. » Paraissent ainsi concomitamment onze livres publiés chacun par onze éditeurs différents sous l’unique signature « Infernus Johannes » et ayant tous pour sous-titre « Retour au goudron ». Pour être précis, Retour au goudron est également le titre de l’ultime et onzième ouvrage publié aux éditions de la Marelle, doublé d’une manière de sous -titre « Dernière livraison ». Les dix autres étant, par ordre alphabétique d’éditeur : Bardo solo (Actes Sud), Ultimes sursauts (La Fabrique), Chagrins (Minuit), La grande misère (Éditions de l’Olivier), Défections et Cie (Rivages), Mémoire, mode d’effroi (Robert Laffont), Les meilleurs d’entre nous (Seuil), Survies minuscules (Éditions du sous-sol), Zone crypte, zone miroir (Verdier), Malaise chez les plongeuses (La Volte). En vérité, nul ordre de lecture n’est à suivre, retournez au goudron comme vous voudrez ! Ce spectaculaire feu d’artifice littéraire et éditorial offre aux lecteurs et aux lectrices une variété de genres (forme romanesque ou plus dialoguée, récit court, contes moraux) et de voix puisque Infernus Johannes est le nom d’un collectif : groupement d’hétéronymes d’Antoine Volodine, père du post-exotisme. Mais le post-exotisme, c’est quoi au juste ? Une école littéraire au style idiosyncrasique, dont le chef de file Antoine Volodine est le seul et unique disciple aux multiples avatars narratifs. Histoires d’errance parmi les champs de ruines, missions impossibles et ratées d’avance menées par des perdants post-apocalyptiques, le tout baignant dans une lumière crépusculaire et traversé par l’humour du désastre, état hors monde, entre deux mondes, à l’instar du bardo dans le bouddhisme tibétain, ces limbes intermédiaires où transitent les âmes et où se dissout l’ego… Ça ressemble à de la SF sans en être puisque la catastrophe n’est pas un horizon mais déjà là. On n’est plus dans le dépaysement temporel ni le divertissement futuriste, le post-exotisme c’est retour vers le futur… antérieur. Ça aura eu lieu !

Retour quarante et un ans en arrière : Antoine Volodine publie en 1985 dans la collection de science-fiction « Présence du futur » chez Denoël Biographie comparée de Jorian Murgrave. Le héros éponyme vient d’une planète détruite par la guerre ; hanté par la mémoire d’une enfance concentrationnaire, entre forfaitures et désillusions face à la faillite de la révolution, il erre sur la terre, traqué par ses tortionnaires jusque dans ses rêves. La première pierre de l’édifice post-exotique est posée, de son nom de plume Antoine Volodine ou par le truchement d’hétéronymes (Volodine s’est toujours dit porte-parole de ses personnages), l’écrivain post-exotique sort ses livres du pur genre SF et fait entrer son œuvre en littérature blanche en publiant chez Minuit, il rejoint ensuite le Seuil où Des anges mineurs et Terminus radieux obtiennent respectivement le prix du Livre Inter 2000 et le prix Médicis 2014.

C’est devant un parterre de libraires fidèles à l’œuvre de « Volo » que les représentants des onze maisons susmentionnées ont raconté le projet « Retour au goudron ». Au CNL, où la présentation se tint début mai, l’auteur de Bardo or not Bardo était visiblement touché par tant d’amitié. Se mêlaient aux libraires quelques journalistes venus eux aussi écouter le maître du post-exotisme entouré « des Onze ». Des plus anciens éditeurs de Volodine à ceux qui avaient simplement répondu présent à l’appel, chacun témoignait de son admiration pour l’écrivain. En prolégomènes de la présentation, Bernard Comment, directeur de Fictions et Cie au Seuil, résume la carrière d’Antoine Volodine. Avant la conversation avec l’auteur animée par Hugues Robert, responsable de la librairie Charybde, Mathias Echenay, directeur de la Volte et véritable cheville ouvrière du projet, exprime au nom de tous leur fierté de participer à cette formidable aventure éditoriale. Et Stella Magliani-Belkacem des éditions la Fabrique de rappeler combien ce geste esthétique est anti commercial. A propos de « Retour au goudron », cette « clôture de l ‘édifice post-exotique », Mathilde Azzopardi des éditions Verdier, où Volodine a publié sous l’hétéronyme Lutz Bassmann, nous confie encore : « C’est le point final magistral qui réactualise joyeusement la notion de collectif avec un collectif d’éditeurs qui se fait le porte-voix d’un collectif d’auteurs. » La justesse des mots se teinte de quelque mélancolie. La boucle est bouclée. En épigraphe du premier roman de Volodine on lisait déjà : « La vie n’est que l’apparence d’une ombre sur un reflet de suie. » attribué à INFERNUS JOHANNES.

Par ce geste littéraire et éditorial fort vous mettez un terme à votre projet du post-exotisme. Pourquoi ?

Il faut savoir terminer une grève, il faut savoir terminer un projet littéraire, surtout si celui-ci se termine par « Je me tais » – une phrase décisive, annoncée depuis plusieurs décennies. L’édifice que j’ai construit patiemment et sans dévier ici se clôt. J’ai annoncé depuis longtemps que cet édifice comporterait 49 titres, en réalité 49 entrées dans nos univers à plusieurs voix. Retour au goudron, performance éditoriale en onze volumes, n’est donc pas une interruption brutale dans le projet, bien au contraire. C’est son couronnement, la dernière pierre, et c’est un adieu. Disons que c’est un adieu souriant et amical envers tous nos lecteurs et lectrices.

Pourquoi ce titre, ou plutôt sous-titre commun, Retour au goudron ?

Retour au goudron est le dernier texte mentionné, dans une longue liste fantaisiste à la fin du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze. Depuis une vingtaine d’années, je savais que j’allais vers ce 49ème et dernier titre, et vers son ultime phrase. Mais je ne distinguais pas encore la forme qu’il prendrait. Je savais simplement qu’il serait différent du reste des publications post-exotiques. Sa forme a, dans un premier temps, été théâtrale (un parcours de l’au-delà en 49 scènes), puis, est devenue un projet monumental, 343 brochures bardiques, un objet inouï qui nécessitait des lieux d’exposition particulièrement vastes. Cette deuxième forme n’a pas été concrétisée. J’ai alors imaginé une forme performative en onze livres indépendants, sans ordre de lecture, appartenant tous à l’imaginaire et à la sensibilité post-exotiques, publiés en même temps chez onze éditeurs différents. Allant des suites de narrats [brefs récits post-exotiques] à des récits nettement romanesques, épiques, même, en passant par des listes romancées, soutenus par des genres et des formats divers, les onze livres incarnent de manière ultime le post-exotisme. Les voix y sont nombreuses. Il m’a semblé logique qu’apparaisse sur les couvertures le nom d’auteur collectif Infernus Johannes. Une citation d’Infernus Johannes figure en exergue du tout premier roman post-exotique, Biographie comparée de Jorian Murgrave. Infernus lohannes accueille le dernier geste de notre collectif d’auteurs. La boucle est bouclée.

Cette ultime salve de publications signée du nom d’un collectif est-elle une manière d’affirmer une fois pour toutes la mort de l’auteur en littérature ?

La multiplication des signatures est-elle une manière de dissoudre la notion d’auteur ? Je vous laisse juge. Pour ce qui me concerne, j’ai toujours essayé de m’écarter de la figure effrayante de l’auteur thaumaturge et pontifiant, qui me dérange. J’ai dispersé l’autorité auctoriale en plusieurs hétéronymes et plusieurs voix, dès les premiers livres signés Volodine. Mais j’ai endossé le rôle de porte-parole, bien nécessaire pour aider à l’existence des hétéronymes publiés, Manuela Draeger, Lutz Bassmann, Elli Kronauer et d’autres. Ainsi la mort de l’auteur est-elle brouillée par la présence du porte-parole. Il est heureux que la dernière apparition du post-exotisme se produise sous cette forme de performance éditoriale collective. Politiquement, c’est très bien, en accord avec notre idéologie de base. Littérairement, ça ne pouvait pas se passer mieux, mais ce n’est pas la mort de l’auteur. Pour tout dire, je cherche l’effacement de l’auteur derrière son texte, sa dissolution dans le texte, bien plus que sa non-existence – impossible même dans l’anonymat.

Le détachement du monde sensible (de souffrance) propre au bouddhisme teintant vos textes est-il le fil d’Ariane qui permet de déambuler dans l’univers post-exotique ?

Il existe plusieurs fils d’Ariane qui aident à la déambulation dans nos textes, depuis les premiers parus il y a quarante ans jusqu’à cette parution d’août 2026. Tous ces fils sont solides. Je suis content que vous tiriez celui du bouddhisme, dans sa dimension de détachement et de compassion. Le bouddhisme tantrique, avec le Bardo Thodol, a inspiré et explique de nombreux textes post-exotiques, puisqu’il décrit – pour les profanes comme moi – la marche dans l’au-delà après le décès. C’est le sujet, la trame ou le décor de dizaines de romans post-exotiques, qu’ils soient signés Manuela Draeger, Lutz Bassmann ou Volodine. L’humilité de nos personnages en présence de la catastrophe qui les entoure, l’autodérision, la compassion pour leurs camarades de malheur, est une dimension forte de leur attitude face à une réalité qu’ils ont du mal à différencier d’un mauvais rêve, d’une illusion.

L’humour n’en est-il pas la marque de fabrique de votre stoïcisme souriant ?

L’humour est partout présent, je le pratique en écrivant, c’est une manière de supporter les difficultés souvent douloureuses auxquelles sont confrontés mes personnages, une manière de les accompagner. C’est une lumière permanente. Il y a beaucoup de noirceur et de défaites dans nos écrits, mais je ne suis pas un écrivain du malheur, et, dans cette noirceur désespérée, les passages franchement comiques abondent chez Lutz Bassmann, ou encore des envols vers le merveilleux chez Manuela Draeger. L’onirisme se double d’un détachement comique. Retour au goudron comporte quantité de pages que j’ai voulues très drôles, très éloignées de toute lugubrité (sic). L’idéologie de nos personnages n’est pas une idéologie plaintive, amère ou souffreteuse.

L’amitié, la camaraderie… Sans quoi ce projet n’aurait pas pu se faire, n’est-elle pas au fond ce qui reste à la fin des utopies et face à la catastrophe ?

Dans tous nos livres, et pas seulement dans cette dernière salve éditoriale, la camaraderie, teintée d’affection et de fatalisme, empêche les personnages de sombrer. Ils vont vers un futur indistinct, dans un temps limité qui s’étire, ils sont au centre de paysages obscurs ou bizarres, leurs souvenirs sont en cendres. La camaraderie alors rappelle cette fraternité des combattants qui unit les soldats dans l’action, dans la défaite, les prisonniers dans l’évasion, peut-être aussi les enfants perdus face au monde incompréhensible des adultes. Les derniers insurgés agonisant dans leur dernière redoute. Ce sentiment les rend plus durs à cuire, plus durs à la souffrance, à la faim, à l’absence de perspective. La camaraderie, dans certains cas une camaraderie amoureuse, permet de constituer un minuscule îlot de réalité parallèle, un îlot de présent qui nie l’adversité immédiate. C’est un geste puissant d’autodéfense. Il y a là quelque chose de beau et d’animal, très profondément élémentaire. Alors oui, au-delà, menacent la catastrophe, la mort, la fin de l’espèce, mille écroulements horribles. Mais ce qui est vécu, à ce très petit niveau intime, reste intouchable. En ce sens, la parution des onze déclinaisons de Retour au goudron est exemplaire, portée contre la réalité éditoriale par onze maisons d’éditions qui le concrétisent, cet îlot intouchable.