Charlie hebdo, 29 juillet 2026, par Yannick Haenel

La vie passionnée

J’aime bien cette période indécise de l’été entre fin juillet et début août. Qu’on travaille ou pas, qu’on soit en vacances, à la retraite, qu’on soit déjà parti ou qu’on s’y apprête, on ressent un flottement qui nous dit que le temps est toujours double, qu’à chaque instant il commence et s’achève, que les couleurs de l’espérance et de la mélancolie sont les mêmes.

Alors que je rendais visite à un ami qui vit au bord de la mer en Normandie, j’avais apporté pour le train un livre de Christian Thorel, Les Nuits expérimentales, publié aux éditions Verdier. Le livre est sous-titré Un carnet de cinéma, et il s’agit précisément de ça : une promenade passionnée au fil d’une vie dans les films aimés. Pour certains, dont je suis le frère, le temps aura finalement pris cette substance poudreuse et pourtant précise, follement poétique et délicatement politique, effervescente, presque fétichiste, du cinéma et de la littérature. Les livres lus, les films vus, les écrivains et les cinéastes admirés, parfois rencontrés : c’est peut-être la vraie biographie.

Christian Thorel, le grand libraire fondateur d’Ombres blanches, à Toulouse, militant insurpassable en faveur de la librairie et du livre en France, est aussi un amoureux fou de cinéma, notamment à travers la Cinémathèque de Toulouse, dont il est le vice-président, et si son livre relève d’un mémoire épiphanique de noms (nous avons tous notre liste des êtres qui nous ont changé la vie), c’est avant tout celui, comme il l’écrit merveilleusement, d’une « fraternité de réfractaires ».

Le bruit des silences

Ainsi croisons-nous, invités par la généreuse cadence de son récit qui traverse quarante années de vie dévouée à l’art, Jean-Marie Straub, Robert Bresson, Chantal Akerman, Marguerite Duras, Samuel Beckett (et son unique film intitulé Film, dont Christian Thorel raconte, en une page merveilleuse, avoir eu entre les mains une copie 16mm, bobine unique d’un film « fixé dans son acétate de cellulose », aujourd’hui déposé dans les archives de la Cinémathèque de Toulouse), mais aussi Eugène Green, Jean Renoir, et plus précisément Le Fleuve (qui, moi aussi, a changé ma vie, il y a longtemps, un soir d’adolescence à Niamey, au Niger), mais aussi Pier Paolo Pasolini, Jonas Mekas, Jean Eustache, Michael Cimino et Jean-Daniel Pollet, dont Méditerranée fait partie à jamais des mots de passe électifs pour beaucoup d’entre nous.

Je vibre en lisant ces phrases de Christian Thorel à propos d’Out 1, de Jacques Rivette, et de la silhouette de Jean-Pierre Léaud errant dans les rues de Paris : « Entendez le bruit des silences, celui des jeux, entendez les pas de la marelle, les rires intérieurs, écoutez-y les inquiétudes, le bruit du monde lointain. La folie et la magie y sont deux modes d’expression naturels. »

C’est la vraie vie, celle de l’amour pour la grande aventure. Le temps nous sourit, son filigrane est une pellicule de cinéma.