Libération, 22 août 2026, par Virginie Bloch-Lainé
Victoria Kaario, roman cristallin
Fille qui louche, mère qui déraille
Mon œil : le premier roman autobiographique de Victoria Kaario joue sur la polysémie de cette locution. Au sens littéral (la narratrice a un réel problème d’yeux) s’ajoute l’interjection « Mon œil ! » que l’on balance à ceux qui fabulent ou énoncent des promesses qu’ils ne tiennent pas. Les parents de la narratrice ont fait tout cela lorsqu’elle et sa sœur étaient des enfants. Maintenant qu’elles sont adultes, ils continuent de dire n’importe quoi, sans penser aux conséquences de leurs propos. Souvent, c’est très drôle, à condition d’avoir le talent et l’intelligence de l’autrice pour repérer le comique qui gît là-dedans : « –Victoria, c’est Claire. Ta mère. Je sais qu’on ne s’est pas parlé depuis très longtemps. Je sais que tu ne veux plus me parler. Je sais que tu as vu ton père. Il me l’a dit. Il me dit tout, tu sais. C’est avec moi qu’il faut que tu parles. Pas avec lui. C’est moi la victime dans cette histoire. Tu m’entends. Tu dois m’aider. Ça fait trop longtemps. Rappelle-moi. Clac. » Claire est furieuse car Gérard, son mari et le père de la narratrice, a essayé de l’étrangler. Il est à bout. Depuis elle dort avec un club de golf pour se défendre, au cas où. Gérard et Claire sont des parents des années 1970, leurs enfants les appellent par leur prénom. Ce sont des parents épuisants.
Le texte est rythmé par les nombreux messages vocaux qui claquent sur la messagerie de la narratrice quadragénaire, elle-même mère d’un fils. On apprend dans les dernières pages pourquoi « Victoria » a refusé de voir sa mère pendant longtemps. Claire dit à ses deux filles tout ce qui lui passe par la tête, surtout le pire. Elle est insupportable, comme les parents des années 1970 en particulier et comme, parfois, les gens frappés par des catastrophes dans leur propre enfance. Victoria Kaario cite, toujours à bon escient, des films et des livres qui ont compté pour elle, notamment ces phrases de Duras : « … la mère représente la folle. Elle reste la personne la plus étrange, la plus folle qu’on n’ait jamais rencontrée, nous, leurs enfants. » Entendre, voir et ne pas voir (le mal qu’on fait et celui qu’on nous fait) est un thème de ce livre brillant et très touchant. « Victoria » est atteinte d’un strabisme divergent intermittent depuis son enfance. Elle se surnomme « la strabique sartrienne ». Se rendre au musée lui est compliqué : les « regards concomitants » la dérangent ; elle préfère admirer les œuvres dans les beaux livres. Son problème se réveille quand elle ressent un choc émotionnel que la tristesse ou la joie sont susceptibles de provoquer : « Vincent, mon premier amour, m’a appris après notre rupture (et très amicalement) que je louchais quand je prenais du plaisir. »
Composé de paragraphes brefs, rédigé dans une langue limpide (d’ailleurs, « Claire », le prénom de la mère, est-ce son vrai prénom, ou est-il fictif et inventé pour créer une antiphrase ?), le texte fait alterner les souvenirs d’une enfance chaotique et le récit d’épisodes de sa vie actuelle. Née en 1978, Victoria Kaario est enseignante et autrice de fictions pour la radio. Ses dialogues sont excellents : ils coulent de source, sont élégants, et surtout pleins d’esprit. Elle précise que Georges Perec est son « père spirituel ».