Transfuge, août 2026, par Oriane Jeancourt
Interroger sans cesse l’ultime geste : peut-être est-ce le principe de l’art, ce retour inlassable à la mort, la naissance, l’amour. Emma Marsantes écrit ici un deuxième livre sur le suicide de sa mère. Non, soyons précis, N’efface pas mes cercles ne s’avère pas un livre sur le suicide de la mère, mais sur une famille, une histoire, une époque, qui ont engendré cette femme et cette fin.
Une famille de la petite bourgeoisie française de l’ouest, une histoire de deuils et de déceptions, une époque de guerre et de silences. Bref, un récit français. Or Marsantes l’écrit de telle manière que nous semblons redécouvrir Saint-Nazaire, le crachin, les mœurs bourgeoises, le catholicisme fervent des petites filles. « Un monde de porcelaine veinée ». Elle écrit avec une telle densité chacune de ses phrases, qu’elle nous livre une enfant, Elsa, dans la profondeur de sa solitude. Elsa qui d’ailleurs « n’est pas restée très longtemps une enfant ».
Car l’intelligence de Marsantes est de ne jamais nous faire quitter les trois perspectives, intérieure, familiale, historique. Elsa est une enfant de la province française abîmée par la guerre, Elsa est l’aînée d’une famille où l’on aime mal, Elsa est un imaginaire sensible à la douleur, et aux chants funèbres du catholicisme. Elsa est aussi une jeune fille un peu trop séduisante dans une société qui nourrit une horreur de la sexualité, un peu trop amoureuse d’un mari qui ne s’intéresse pas à ce qu’elle est. Et Elsa est une fille de son temps, de ses préjugés : suivant son mari au Cameroun, elle révèlera ses limites. Est-ce pour autant le bréviaire d’une femme destinée à mourir violemment et trop jeune ? Non, Emma Marsantes est écrivaine, et non mécanicienne, elle sait bien qu’elle ne trouvera aucune suite rationnelle qui mènera à l’explication du geste. Simplement, elle nous livre une histoire. Une histoire tout sauf simple, et surtout, avant tout, une langue, tout sauf pauvre.
Emma Marsantes écrit au plus près de son personnage, au plus près de son souffle, dans la retenue. Dans les ellipses de son récit, par quelques mots, elle déploie la vie intérieure de cette enfant et femme mal-aimées, et la naissance de la mélancolie. La guerre va transformer la vie, et surtout l’intériorité, de la petite fille de huit ans. Le père revient vite, sans gloire. Il devient « Alexandre, le raté de guerre. Alexandre, le héros défroqué. » Il est brutal et autoritaire. Le mari lui ressemblera. Et comme dans toute famille, il y a des deuils. Ainsi, pour Elsa, le premier et douloureux : la perte du cousin adulé, Léonard, à la guerre d’Indochine. Marsantes réussit à dire la douleur en quelques mots : « Une spirale lente, la spirale crantée, le deuil avance et tourne sur lui-même, comme une fumée âcre. » Face à la nappe noire de la solitude et de la douleur, Elsa se bat : « Ténacité, c’est sa vertu depuis son très jeune âge (…), traversant les engendrements, ses impuissances, ses terreurs, luttant à sa manière de papillon, même si la flamme, nous le savons, a gagné pour toujours. » Et l’on saisit alors que ce livre de la fille est la prolongation du combat de la mère. Car bientôt Mia apparaît, double de l’autrice, enfant peu reconnue par sa mère, jetée par terre à la naissance, puis bientôt, victime de la violence familiale. Et elle aussi devient combattante pour ne pas finir comme sa mère, dans le mutisme et la hantise. Les cercles du titre sont ceux de l’éternel recommencement.