Le Monde diplomatique, 1er septembre 2026, par Pierre Tenne

Contre la résignation

Ouverte par l’« automne chaud » de 1969 – une vague de grèves massives et de contestations sociales sans précédent en Italie et peu à peu vaincue par le ressac libéral –, la décennie des années dites «de plomb » en Italie a laissé de nombreux héritages, dont les récits littéraires consacrés au travail ouvrier, legs majeur de ces temps d’insurrection.

Exemplaire, unique, toujours aussi nécessaire, Tuta Blu de Tommaso Di Ciaula (1941- 2021) naît des notes qu’il écrit le soir, après ses huit heures de travail comme tourneur à la chaîne dans des usines des Pouilles. Il est publié en 1978 par les éditions Feltrinelli, dans la collection des « Franchi Narratori », dirigée par Nanni Balestrini, écrivain et militant opéraïste. Ces « francs-narrateurs » fournirent aux combats de l’époque certains de leurs textes les plus marquants, et Tuta Blu est l’un des chefs-d’œuvre de cette collection singulière : du quotidien de l’usine, l’auteur tire la matière de bien des rires, des colères, des joies, des mélancolies. Si près de nous, par une humanité qui résiste à la dureté et à l’aliénation des conditions de travail. Si loin peut-être, en ce que la révolte permanente que nourrit Di Ciaula le mène à une critique qui n’épargne personne : ni le Parti communiste italien (PCI) du « compromis historique », ni les syndicats, ni l’école, ni même le football ramené à son statut d’opium du peuple. Mais il ne s’agit pas uniquement de l’exploitation et des épreuves : il y a aussi toute une vie, souvent drôle et simple – celle des vacances en famille à la plage, des fêtes, des manifestations, de l’enfance. Le bleu de travail du titre est aussi le bleu du ciel, et Tuta Blu est un livre plein d’espoir, porté par la croyance que la révolution est aussi un événement littéraire.

La collection de Ballestrini prêtait une attention particulière au graphisme : cette nouvelle édition (après celle d’Actes Sud, en 1983, dans la même traduction de Jean Guichard) lui rend hommage, en laissant toute leur place aux dessins de Joëlle Jolivet.

Passé ces années 1970, comment raconter ensemble la vie et le travail ? Vitaliano Trevisan (1960-2022), né dans la province de Vicence, s’y emploie dans Works (2016), traduit par Christophe Mileschi et Martin Rueff. Il y raconte sa vie – jusqu’aux années 2000, où il rencontre le succès, théâtral et littéraire : jeune ouvrier fabriquant des cages à oiseaux, dealer, auteur et acteur pour le théâtre, veilleur de nuit, tôlier, géomètre … Ce long récit débute quasiment là où s’interrompt Tuta Blu : 1976, dans de petites usines familiales italiennes. Mais le statut d’ouvrier n’est plus le destin obligé de la pauvreté laborieuse, et Works raconte l’enchaînement absurde des petits boulots souvent précaires. Tout peut être sauvé, semble vouloir affirmer Trevisan, par l’écriture de ces vies littéralement périphériques – celles de l’auteur et de ses nombreux collègues – qui racontent aussi un monde enlaidi : les immeubles hideux au pourtour des villes moyennes, l’hypocrisie machiste des adultères et de la prostitution, l’inanité des chefs captivés par l’argent. Tout peut être sauvé par une phrase ou une note de bas de page – Works en fait un usage fécond – permettant d’inventer face à ce monde injustifiable l’humour, la dérision et la poésie nécessaires pour l’habiter. Le récit noue ensemble les paysages dénaturés et les vies décousues par un même grand mouvement, celui des délocalisations, des mondialisations, des libéralisations. Les idéologies, les partis et les syndicats ont disparu. Works ne cherche pas plus d’espoir que de raisons à des vies que le travail continue d’opprimer : il s’agit d’attester qu’elles ont été vécues, et parfois par l’écriture d’espérer conjurer ce qui peut sembler absurde. Comme si l’espoir dans les possibilités révolutionnaires de la littérature porté par Tuta Blu était l’héritage le moins transmis entre ces deux livres que quarante ans séparent.