Le Monde, 4 septembre 2026, par Fabrice Gabriel
Antoine Volodine en onze points finaux
L’écrivain publie en cette rentrée littéraire onze livres sous le nom d’Infernus Iohannes. Un geste d’écriture extraordinaire par lequel il affirme clore son œuvre.
Voilà un fait éditorial qui n’est pas banal : 11 livres du même auteur, publiés simultanément par 11 maisons différentes, d’Actes Sud à Verdier, en passant par Minuit, Le Seuil ou L’Olivier… Du même auteur ? C’est là que les choses commencent à se compliquer, car l’ensemble est signé « Infernus Iohannes », à savoir un collectif naguère imaginé par Antoine Volodine, grand amateur d’avatars, pour partager avec ses hétéronymes la paternité d’un roman au titre peu rassurant, Débrouille-toi avec ton violeur (L’Olivier, 2022). C’est à Volodine qu’il faut alors revenir, évidemment, puisque cette impressionnante parution-partition plurielle, réunie sous le titre générique, depuis longtemps annoncé, de Retour au goudron, du choix de l’auteur de clore sa bibliographie par un bouquet final – spectaculaire et aussi assez malicieux, disons-le – avant de se retirer sur ces mots catégoriques : « Je me tais. » Ceux-ci résonnent d’une façon particulière, et qui ne manque pas de panache, quand on sait que l’écrivain, malade, évoque ses problèmes de santé et la perspective de sa propre fin, soucieux de ne pas laisser son corps décider du point final de son œuvre.
Le fait éditorial est donc un geste d’écriture qui interroge très concrètement notre expérience de lecture : comment accueillir ces 11 titres ? Quelle place leur réserver au regard de toute l’œuvre antérieure, dont ils s’affichent comme l’aboutissement explicite et un brin provocant ? En somme, et tout simplement : comment les lire ? La question n’est pas anodine, s’agissant d’un écrivain aussi important que singulier dans ce qu’il est convenu d’appeler le « paysage littéraire : au fil de ses livres, Volodine a construit depuis plusieurs décennies une œuvre-monde, totalement originale et méticuleusement préméditée, dont les caractéristiques ont été théorisées par un essai publié il y a presque trente ans, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998). Comme il l’a souvent raconté, ce titre en forme de clin d’œil se justifiait d’abord par le fait qu’il s’agissait de son onzième livre – on remarquera au passage que le 11, et plus encore le carré de 7, reviennent fréquemment dans les variations numérologiques de son œuvre : l’ensemble de Retour au goudron constitue ainsi la quarante-neuvième et dernière pierre à l’édifice bibliographique de l’auteur, tous avatars confondus.
En réalité, le « post-exotisme » (dont on ne connaît pas d’autres représentants littéraires à ce jour) est surtout une étiquette-gimmick, presque un prétexte pour regrouper un certain nombre de motifs et d’obsessions personnels : multiplicité des voix et des personnages aux noms étranges ou farfelus; omniprésence du Bardo Thôdol, le « livre des morts tibétain », comme référence essentielle d’un univers où des êtres hybrides déambulent dans l’espace choral de l’au-delà ; goût des aphorismes et des formules-chocs autant que des variations épiques ou des récits de rêves ; récurrence d’un « humour du désastre » pour décrire un monde carcéral marqué par l’échec de toutes les révolutions…
A cet égard, les 11 titres de Retour au goudron apparaissent comme un panorama parfaitement représentatif – thématiquement et formellement – de l’art de Volodine depuis ses débuts, en 1985, dans la collection « Présence du futur », chez Denoël. On en veut pour preuve la façon dont l’auteur présente chacun des livres, dans un même avant-propos systématiquement repris, où change seulement la caractérisation du texte qu’on va lire « contes et narrats » pour Zone crypte, zone miroir (Verdier), « contes moraux » pour Ultimes sursauts (La Fabrique), « longue marche épique qui épuise les personnages » pour La Grande Misère (L’Olivier), « fausses biographies, confessions, listes méchantes et proclamations plus ou moins intimes » pour Survies minuscules (Sous-sol), « improbable scénario pour un unique spectateur, longue traversée de l’au-delà en quarante-neuf “chambres” qu’effectue le personnage central » pour Bardo solo (Actes Sud), « cinq fictions bardiques » pour Mémoire, mode d’effroi (éd. Robert Laffont), « dure traversée de l’au-delà » pour Malaise chez les plongeuses (La Volte) …
Citer ces exemples, savourer ces titres, c’est entrer déjà dans les textes et la volupté grinçante de leur imagination, avec ce sens si merveilleusement décalé des variations sur la grande affaire de la fin : l’apocalypse, la mort, l’après…, autant de figures qui, chez Volodine, font rire et frémir tout à la fois. Mais alors, par où commencer ? Les 11 volumes sont présentés comme provenant de 343 « cahiers bardiques » réunissant des textes divers que l’écrivain aurait classés pour en tirer 11 ouvrages distincts, parmi lesquels Retour au goudron. Dernière livraison (La Marelle) a un statut un peu à part, puisqu’il reprend les sept ultimes brochures et s’achève donc sur la fameuse formule : « Je me tais » – vœu de silence que l’on retrouve, diversement constellé, dans les autres textes. On peut commencer par-là : par la fin, car ce volume illustré de photographies de Macao (Chine) est un condensé de la folie volodienne à son meilleur. Le récit d’un même voyage, « le voyage de Gompo », y est repris de chapitre en chapitre, raconté par des duos d’auteurs imaginaires aux noms souvent improbables (Anton et Istvan Breughel, Chamane Woo et le révérend Matrick Boulba, mais aussi Maria Soudaïeva et Antoine Volodine), assorti de bibliographies assez délirantes, terriblement drôles, et de « brèves de dortoir » qui font penser à de courtes relations de rêves, étranges et troubles, d’une cocasserie hallucinée.
On peut également, sans trop se soucier des critères « post-exotiques », avec ce qu’ils supposent forcément de répétitions, aller dans cet ensemble vers les ouvrages où se manifeste quelque chose comme une surprise, ou l’étincelle d’un enthousiasme inédit. Les nouvelles qui composent par exemple le triptyque de deuil de Chagrins (Minuit) méritent d’être lues pour elles-mêmes : elles forment un dispositif d’une sobriété implacable, où se répondent la mort d’une sœur et celle d’un frère, qui semblent se heurter à l’image centrale de la mer, dans une « fin de ressac » d’une grande beauté.
De même va-t-on à la rencontre des multiples personnages qui font le sommaire des Meilleurs d’entre nous (Seuil) beau titre, bien ironique, pour désigner un peuple bancal d’êtres parés d’innombrables défauts, dans une atmosphère de western beckettien où pointe pourtant une forme sauve d’humanité, d’amitié rescapée de toute apocalypse.
On retrouvera dans ce gros livre formidablement addictif le personnage du voyageur, Gompo, croisé dans Retour au goudron. Dernière livraison, signe d’une circulation des figures d’un texte à l’autre, mais qui n’empêche pas que l’on s’intéresse à chacun pour lui-même.
Ainsi pourrait-on s’attarder encore à la très belle suite des textes qui rythment le mouvement rhapsodique général de Défections et Cie (Rivages), ou au long voyage des survivants formant la cohorte chorale de La Grande Misère, magnifique roman qui, on ne sait pourquoi, nous fait immédiatement revenir en mémoire des vers de Baudelaire tant aimés, appris autrefois : « La tribu prophétique aux prunelles ardentes/ Hier s’est mise en route … » (Bohémiens en voyage). C’est que l’art de Volodine est ainsi. Non seulement il se nourrit d’échos entre les textes des auteurs multipliés par son goût du collectif, mais il est lui-même ouvert à une sorte de bibliothèque infinie qu’il s’agirait de reconstruire dans nos rêves après la fin de toute chose. En ce sens, quelle que soit la clôture qu’il lui donne aujourd’hui, son œuvre n’est pas près de se taire.