Le Monde des livres, 4 septembre 2026, propos recueillis par François Angelier
Il faut savoir se retirer
Antoine Volodine expose quelques clés de lecture de l’univers romanesque dont les onze titres de Retour au goudron sont la coda
Alors que se clôt, par la parution chez 11 éditeurs différents des 11 volumes du cycle Retour au goudron, la saga littéraire du « post-exotisme » amorcée en 1985, Antoine Volodine revient sur ce geste ultime. Il éclaire les étapes formelles de la construction de cette somme fictionnelle, les grandes influences qui l’ont guidée, la place prédominante qu’occupe, dans sa genèse et son cours, Le Livre des morts tibétain, source de liberté narrative et de richesse mythique, la nature de ses personnages et surtout l’essence postapocalyptique de son message.
Rares sont les écrivains qui décident d’arrêter d’écrire. Pourquoi cette décision et pourquoi maintenant ?
C’est une décision raisonnable. Il faut savoir se retirer, plutôt qu’attendre que la Faucheuse se charge de porter le coup fatal. On n’est jamais prêt si on se fie à elle, Madame la Gauche mort (je reprends ici une figure mythique du post-exotisme), pour organiser la sortie de scène. Or je suis arrivé à un moment où je peux me retourner et regarder derrière moi le travail accompli. Les 49 titres promis sont là, l’édifice à plusieurs voix est construit, je l’ai posé. Il existe à présent quelque part, dans les marges littéraires mais bien visible, du moins pour quelques années encore ou quelques mois. Disons jusqu’à Noël. Rien à ajouter. Ces dernières années, j’ai eu peur de ne pas atteindre le bout, pour des raisons médicales, tout particulièrement. Eh bien, je suis arrivé à la fin de ce que je m’étais fixé comme travail.
Cet ensemble de onze livres doit-il être lu comme un bouquet final ?
L’expression « bouquet final » est bien venue. Il s’agit d’un dernier geste adressé à mes lecteurs pour saluer ces quarante et un ans d’écriture.
Cette architecture fictionnelle était-elle déjà conçue au départ ? Y a-t-il eu des ruptures, des surprises ?
Tant sur le plan des sujets que des structures, l’idée de cet édifice s’est faite peu à peu. C’est après une bonne dizaine d’années de publications que j’ai commencé à voir vers où j’allais, c’est-à-dire vers la phrase ultime : « Je me tais. »
Au départ, le projet est-il né d’une révélation ?
Dès 5 ans, j’ai commencé à écrire un premier texte. Le mot initial était « Comancer ». Texte déjà post-exotique sur le contact d’enfants avec des extraterrestres, des fourmis géantes. Avant 1984, j’avais conçu plusieurs volumes, dont une anthologie de littérature de l’après, de textes postapocalyptiques. J’ai suivi un parcours qui a sa logique, mais sans moment-clé.
A l’arrière-plan de ces onze volumes prédomine la « Grande Catastrophe », climatique et géopolitique. De quelle nature est-elle ?
Je m’efforce de ne pas la décrire, c’est aux lecteurs, aux lectrices, d’aller chercher en eux leur vision de la fin. Vision évolutive : guerre nucléaire dans les années 1960 ; ce que j’ai appelé la « Guerre noire », dans les années 1970, guerre infinie de tous contre tous. Mon travail consiste à mettre en scène les survivants, gens de l’après, mutants, des gueux errants dans les ruines.
Quelle place a, dans votre travail, la science-fiction et le cinéma postapocalyptiques ?
L’histoire de la Russie depuis ses origines, histoire que j’ai étudiée à l’université, a été fondamentale, surtout depuis 1917. Mais c’est surtout la littérature universelle qui m’a marqué, le surréalisme et le réalisme magique sud-américain. J’ai lu de la science-fiction au départ, pendant deux ans, avec profit, mais me rendant bien compte que ça n’avait rien à voir avec ce que je faisais. Le cinéma et les séries postapocalyptiques m’ont réjoui, mais sans m’influencer. Ma véritable influence reste le cinéma d’[Andrei] Tarkovski (1932-1986),surtout dans sa manière de présenter ses personnages, qui sont des taiseux confrontés à une situation de fin et de désastre.
Autre élément important au sein de ce cycle : Le « Bardo Thôdol », ou « Bardo », « Le Livre des morts tibétain », un texte sacré qui guide vos personnages. Quel est votre lien avec ce monde spirituel ?
On parlait tout à l’heure de révélation, en voici une. Le Livre des morts tibétain a énormément compté dans l’élaboration du post-exotisme. C’est une référence essentielle pour nous – je dis « nous » puisque je parle de toutes les voix hétéronymiques en même temps. Le Bardo est profondément riche car il décrit un moment où se mêlent les fantasmes post-mortem et les souvenirs ; il forme un imaginaire qui peut être délirant, et qui comprend bien évidemment une dimension religieuse, avec des déités mal – ou bienveillantes, avec la présence d’une voix extérieure qui, comme celle d’un auteur, se mêle à l’action. Cette voix est celle d’un moine qui guide le personnage, surtout quand ce dernier se révèle totalement démuni, une voix qui lui donne parfois des instructions qui ne correspondent pas à sa situation.
La grande richesse de ce monde, c’est sa liberté. Tous les contraires y sont annulés. « Haut », « bas », « je », « tu » : tout est réduit à néant et c’est très fructueux pour organiser une narration. Cela permet de renvoyer à un monde, le monde des souvenirs, qui est notre monde contemporain, non celui de la « Catastrophe », même si, naturellement, le souvenir de celle-ci investit la mémoire de mes personnages. La « Catastrophe », ce sont les guerres, bien sûr, la Shoah (extrêmement importante dans mon imaginaire), et les différentes atrocités propres au vingtième siècle, mais qu’on voit se poursuivre au vingt et unième siècle. L’écroulement de l’URSS a été un cataclysme géopolitique majeur qui fait que mes personnages, souvent, évoquent la deuxième Union soviétique, voire la troisième.
Vos personnages apparaissent classables en trois ordres : des figures religieuses, en lien avec des structures sociales, ordres ou congrégations ; d’autres figures plus spirituelles, notamment chamaniques ; et, face à eux, des agents de l’ordre, fonctionnaires du Parti, serviteurs de la « Grande Structure ». Est-ce que cette tripartition incarne votre vision de l’histoire ?
Là, j’ai vraiment inventé quelque chose qui est la collaboration, après la « Grande Catastrophe », entre ce qui reste du Parti, porteur d’une conception athée et marxiste de l’Histoire, déformée et mal comprise, et les religieux qui continuent à exister, une collaboration conçue dans la perspective d’une nouvelle naissance de l’humanité. Cette renaissance mystique apparaît très tôt dans mes livres. Elle est un des éléments-clés du parcours dans le Bardo, où l’on marche, en principe, quarante-neuf jours pour aboutir à la renaissance. Néanmoins, mes personnages, qui sont des lecteurs du Bardo, sont dégoûtés par l’idée de renaître dans un monde qui fut chaotique et infernal et de subir une transition qui les amène, au 49ème jour, à entrer dans une matrice, à prendre place dans un œuf où ils devront patienter en vue de renaître.
Jusqu’à présent, aucun de vos textes n’a été porté au cinéma ou en bande dessinée. Y pensez-vous ?
Il y a eu plusieurs adaptations théâtrales très réussies. Notamment par la compagnie Haut et court, qui a travaillé sur Frères sorcières et Des anges mineurs (Seuil, 2019 et 1999). Pour le cinéma, je suis demandeur, mais je craindrais qu’on sombre dans l’anecdotique. Mon rêve aurait été d’être adapté par Tarkovski, bien sûr, ou par Béla Tarr (1955-2026).