Libération, 5 septembre 2026, par Pierre Hild

Christian Thorel, sarabande née du papier et de la pellicule

C’est un film qui a donné son nom à la librairie Ombres blanches, créée en 1975 par Jean-Paul Archie à Toulouse, dans laquelle Christian et Martine Thorel ont œuvré dès 1978. Christian Thorel, comme certains de sa génération qui voulaient réveiller le monde, s’il a fait « le choix du Livre et des livres comme territoire essentiel de [s]a vie », est un homme du papier, de la pellicule et du vinyle.

Voici donc un livre qui restitue une expérience sensible et esthétique. Un carnet de cinéma ? Entendu, si on le raccroche à cette « chronique désordonnée » de la découverte du cinéma où tant de noms et d’œuvres sont tout de même pensées et classées – de Chantal Ackerman à Albert Serra, passant par la nouvelle vague, Jonas Mekas, Pier Paolo Pasolini, Robert Bresson.

Un carnet désordonné ? Certainement pas, tant ce livre, qui s’ouvre par un avant-livre en forme de réduction de roman de formation – à Castres, après-guerre, dans les années 50 et 60 – contient des dynamiques d’écriture habitées par la musique sérielle et l’improvisation du free-jazz, et pratique un montage qui appelle un propos du même Robert Bresson que l’auteur cite, « ce qui est beau au cinéma, ce sont les raccords, c’est par les joints que pénètre la poésie ».

En payant sa dette à « celles et ceux auxquels nous devons sans doute de demeurer aussi verticaux que possible », comme eux, Christian Thorel met en partage des « intimités ou des univers inventés », développe un monde de cinéma qui dit aussi, après Serge Daney, ce que serait « le monde sans le cinéma ». Image et souvenir d’un moment partagé. Les images défilent, une voix les commente, une expérience d’un homme d’expérience qui nous conduirait, dans sa voiture, la nuit, pour une dérive dans les rues toulousaines, des volumes de la Règle du jeu de Michel Leiris sur la banquette arrière, Nico et son harmonium à plein volume d’autoradio.

C’est à la lettre une histoire d’œil, une histoire d’œil de la lettre, la lettre à l’œil. Une histoire qui évoque « un temps où l’on ne parlait pas encore de réseau mais de communauté », un temps où le « désir solitaire » était « promesse collective ». Alors, « Voir n’a pas toujours été simple. Voir était d’abord vouloir voir. » Un temps où, tel ce qui unit Jean-Paul Archie et les Straub, on arpentait le monde d’« une fraternité de réfractaires ». Une fraternité de disparus, reliés par ces pages qui actent ce que l’auteur relève de Jean-Louis Comolli : « Ce sont les mots qui tiennent ensemble les vivants et les morts. Rien d’autre. »

Dans cette sarabande « d’auteurs et d’artistes, lus, vus, rencontrés, venus du papier et de la pellicule », Christian Thorel déballe sa bibliothèque. Georges Perec, Susan Sontag, Allen Ginsberg, Marguerite Duras, Franz Kafka, Grace Paley… Une « politique des auteurs » qui image « le choix et la méthode, l’ordre et le classement, ces mots qui fondent notre profession, notre maison commune des livres et des lecteurs ». Car c’est l’autre lecture possible de l’œuvre ouverte de ce livre : le lire comme un manuel de librairie en contrebande, qui interroge et interpelle ces actrices et acteurs. « Libraires, quand bien même serions-nous dans l’ignorance de ce tant de choses à rassembler, à déployer, ne sommes-nous pas les gardiens de ces héritages ? » écrit-il. « Devant le spectacle douloureux d’un monde à l’avenir si incertain », d’un monde du livre bien incertain, Christian Thorel, par l’exemple, rappelle ce qui l’unit, une bibliothèque, une chaîne du livre, qui ne doit pas être l’addition de camps retranchés qui dérégleraient un jeu que certains rêveraient de voir s’autodissoudre sous leurs yeux.