Le Matricule des anges, septembre 2026, par Anthony Dufraisse

Tensions oculaires

Dernière scène du livre – rassurez-vous, on ne divulgâche rien –, la narratrice, double de l’autrice, confirme à son fils qu’elle est en train d’écrire un bouquin. C’est évidemment celui qu’on a en mains. Cette mise en abyme tend donc à nous conforter dans l’idée qu’ici tout est vrai. Romancé mais vécu ; nous voilà bel et bien en terrain autobiographique. « La vérité c’est déjà beaucoup dans ton cas, alors si en plus tu inventes, ça fera trop », approuve le fiston, clairvoyant. Victoria Kaario aurait en effet pu opter pour la voix grave et signer un récit familial bien plombant racontant « les péripéties familiales », les « putains de problèmes de psychopathes » de ses parents sans filtre et sans gêne. La quadra a choisi une voie autrement plus difficile, celle de la causticité qui pique. Disons que ce roman est une comédie dramatique, entre Perec et Woody Allen, où le rire souvent se fait grinçant. C’est que l’autrice nous décrit bien plus que la séparation houleuse de ses parents, le grand âge venu : elle revisite, entre flashbacks et feuilleton à rebondissements au présent, l’histoire de sa famille dysfonctionnelle, comme on dit maintenant, dans laquelle la sainte trinité idéale de tout foyer normalement constitué – épanouissement, harmonie, bienveillance – est salement mise à mal. On découvre les coulisses d’une enfance chahutée dans les années 1980 et le passif de « la relation très tordue, très toxique » qu’ont entretenue pendant des années les parents foutraques de la narratrice, laquelle est atteinte de strabisme et, en période de stress, de spasmes oculaires. Comme dirait Claire, la mère agitée, retorse et brute de décoffrage : « (ma fille a) les yeux tordus ». D’où le regard singulier que celle-ci jette sur le monde et, a fortiori, sur son microcosme – Cocotte- Minute. Kaario qui sait autant s’adresser aux auditeurs de France Culture (elle a écrit des fictions radiophoniques) qu’aux plus jeunes (trois albums publiés au Rouergue) entremêle intelligemment drôleries, rosseries et secousses. Son coup d’œil se révèle attendrissant et sans pathos, malgré une gravité de fond. On attend avec impatience de découvrir ce qu’elle nous réserve pour la suite.