Le Monde des livres, 11 septembre 2026, par Amaury Da Cunha
Généalogie d’un suicide
N’efface pas mes cercles, est le roman, elliptique et lacunaire, de la violence familiale et de sa reconduction. Emma Marsantes, fascinante.
N’efface pas mes cercles raconte une longue histoire de victimes, sans coupable clairement désigné. Le roman s’ouvre sur un suicide, aboutissement d’une chaîne d’événements douloureux qui s’entrechoquent sur quatre générations. Le 8 octobre 1980, Elsa, mère de la narratrice, se pend dans son appartement cossu de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). On ignore d’abord ce qui l’a conduite à ce geste ; elle apparaît bientôt comme la sacrifiée d’une histoire familiale qui la précède et l’écrase. « Femme au foyer, prostituée légale, incarcérée dans l’écrin de son luxe » : l’incipit condense déjà le récit à venir, porté par une écriture éruptive et poétique, aiguisée comme un couteau planté dans la peau du temps.
Révélée en 2022 par Une mère éphémère (Verdier), Emma Marsantes, née en 1960, retrouve ici Mia, son double fictionnel. Son premier roman plaçait déjà le suicide de la mère au cœur d’une enfance ravagée, notamment par les violences incestueuses du frère de la narratrice. Ces éléments relèvent-ils d’une expérience vécue ? La question peut intriguer, mais elle importe peu : elle ne concerne pas la littérature – d’autant qu’Emma Marsantes n’existe pas tout à fait. Le pseudonyme est presque un personnage : « Emma » pourrait renvoyer à l’héroïne blessée de Flaubert, « Marsantes » au patronyme d’une femme d’A la recherche du temps perdu, « fleurie sur la même souche généalogique que des frères brutaux, débauchés et vils », écrit Proust. La fiction n’élude pas le réel : elle le transforme, le déplace au sein d’un monde qui lui est propre.
N’efface pas mes cercles réussit le tour de force de remonter, en 160 pages, les deux lignées familiales de la narratrice. Il y débusque les failles historiques – accidents tragiques, coercition bourgeoise, ravages du patriarcat – qui ont pu conduire, près d’un siècle plus tard, au suicide d’Elsa. Rien, pourtant, de naturaliste dans cette enquête menée par une narratrice au bord de l’effacement. Résumer l’intrigue serait presque trompeur, tant cela laisserait croire à un déroulé ordonné des faits : « La narration est une imposture assumée », prévient Marsantes. Son art romanesque tient à cette restitution fragmentaire – ellipses, lacunes, retours en arrière, fondus entre les époques.
Tout commence en 1907, chez les Bratard, une riche famille d’industriels, par la mort accidentelle d’un enfant, Bertrand – le seul garçon d’une fratrie de six filles –, noyé un jour à Pornic (Loire-Atlantique), dans des circonstances qui laisseront une trace indélébile. Autour de cette disparition se nouent des alliances forcées, des silences, des deuils mal accomplis et une distribution implacable des rôles entre les sexes : d’un côté, des femmes assignées au mariage, à la maternité et au sacrifice ; de l’autre, des hommes que l’ordre social protège, même lorsque leur violence ou leur lâcheté dévastent les existences.
Dans le corps et la mémoire
Le livre suit ainsi deux arbres généalogiques dont les ramifications finissent par se rejoindre dans le corps et la mémoire d’Elsa, jeune femme issue d’une famille modeste, qui épouse, en 1950, le petit-fils Bratard, prénommé Bertrand, en souvenir du mort. Mariage formel : « Ils s’aimeront sans y penser », lit-on. Emma Marsantes raconte alors la longue descente aux enfers de cette femme « de la pénombre », « femme morte-née, Petit Chaperon rouge, chèvre folle », captive d’un monde qui ne lui ressemble pas, qui « a tout simplement cessé de s’habiter » – femme gelée, qui laisse tout ce qui l’entoure se soumettre à l’effritement, au mal.
Cette descente se prolonge chez la fille, la narratrice, elle-même victime des assauts sexuels de son frère, Stanislas : « Je suis morte avec toi, ô ma mère (…). Ma pauvreté est une histoire d’inceste. » Pour Emma Marsantes, la tragédie ne relève pas de la colère des dieux, mais d’une douloureuse hérédité : « Comment devient-on fou ? », demande la narratrice – question aussi posée par ce livre, écrit pour échapper à l’abîme et qui réussit à s’approprier cette matière infernale pour la rendre belle, à la manière d’un film d’Ingmar Bergman, comme Fanny et Alexandre (1982), qui, malgré ses drames épouvantables, parvient à éclairer les ténèbres. Également photographe, Emma Marsantes a réalisé une image fascinante, extraite d’une série intitulée Matière matricielle. Elle représente une forme ronde, au fond de laquelle affleure une matière rouge vive, comme la trace d’une blessure originelle. Celle que ce livre, précisément, n’entend pas effacer.