La Tribune dimanche, 13 septembre 2026, par Erwan Desplanques
Des vies indélébiles
Le beau récit d’Emma Marsantes remonte le fil de la généalogie familiale et guette les origines de la folie qui a poussé sa mère au suicide.
N’efface pas mes cercles : ces mots auraient été les derniers prononcés par Archimède avant qu’il soit tué par un soldat romain – le savant était plongé dans un problème de géométrie. Les cercles tracés par Emma Marsantes depuis son premier récit, Une mère éphémère (Verdier, 2022), semblent eux aussi circonscrire une énigme vitale et impérieuse, dont le suicide maternel, en 1980, figure l’épicentre bouleversant.
L’écrivaine choisit dans ce nouveau texte d’élargir le périmètre du souvenir pour remonter aux racines de la tragédie familiale. Une toile de fond d’apparence classique : des aïeux fortunés, une belle propriété à Pornic, des étés solaires et des heures plus sombres, un grand-oncle précocement noyé, quelques cousins morts à la guerre… Une sorte de parangon d’histoire française qu’elle aborde avec une puissance d’évocation rappelant par endroits Les Champs d’honneur de Jean Rouaud (Minuit, Goncourt 1990) ou La Maison vide de Laurent Mauvignier (Minuit. Goncourt 2025).
Ses belles phrases courtes, comme giflées, expulsées de la mémoire, concentrent l’odeur des rosiers sauvages, des lilas, du varech, exhument un « monde de porcelaine veinée », qui fut aussi le nôtre. Emma Marsantes a un don pour les images, les ellipses, la pointe sèche. Sa saga tient en 160 pages : elle sait comme peu d’autres condenser le récit généalogique en poème. Son intrigue a quelque chose d’éternel et de désespérément flaubertien. Des destins déjà joués à 25 ans, des existences mornes ou expédiées, des hommes qui forcément déçoivent, des femmes qui férocement déchantent… Elsa, la mère de la narratrice, aimait l’art et les livres. Elle a épousé un mauvais bougre qui de retour des colonies, lui a imposé une vie « en basses ondes », l’a « réduite à une figure, une forme, une peau inhabitée. » Ce sont trop souvent les hommes qui rendent les femmes folles. Emma Marsantes le martèle de livre en livre. Loin de tourner en rond, elle densifie encore ici son motif, impose sa forme et trace ses cercles – ineffaçables, inestimables.