Libération, 12 septembre 2026, entretien réalisé par Frédérique Roussel et Jean-Didier Wagneur

Floraison post-exotique

Entretien avec l’écrivain qui publie onze livres dans onze maisons d’édition différentes sous le nom d’Infernus Iohannes, son collectif d’auteurs hétéronymes. Au cœur de l’ensemble, le Bardo, enfer bouddhiste visité par les fantasmes et les rêves.

C’est une performance exceptionnelle : en cette rentrée, Antoine Volodine publie onze livres dans onze maisons d’édition différentes. Ce n’est pas une série mais la (belle) queue de comète d’un univers en formation depuis des décennies. Cet architecte et démiurge littéraire a créé le post-exotisme, tout à la fois un paysage, des textes, des personnages, porté par plusieurs auteurs. Infernus Iohannes, qui signe cette horde de volumes, couvre un collectif ; l’écrivain avait commencé à placer des hétéronymes en librairie dès la fin des années 90. Chez lui, à Orléans, dans son bureau qu’il appelle « son bunker », Volodine a mis un point final avec ce feu d’artifice : « Je me tais. » Explications.

Pourquoi onze livres d’un coup ?

J’aime beaucoup les nombres impairs… Dix des livres ont été conçus à partir de 343 brochures, que j’ai écrites au fil des années et appelées Retour au goudron. Chaque brochure comportait des rubriques, des rêves, des listes, des récits, des slogans… J’en ai retiré des proses romanesques pour faire dix volumes. Le onzième, Retour au goudron, dernière livraison, publié à la Marelle, comprend les sept dernières brochures et se termine par « Je me tais ». Cela faisait dix volumes avec des genres très différents, des textes très continus comme dans Bardo Solo et dans la Grande Misère, ou fragmentés mais organisés comme dans Ultimes Sursauts. L’idée était de respecter l’esprit des catalogues des différents éditeurs : Chagrins, c’était bien pour Minuit, Zone crypte, zone miroir, pour Verdier. Malaise chez les plongeuses pour La Volte, etc.

Comment avez-vous géré la publication de livres sous différents hétéronymes et l’écriture continue de cet ensemble ?

Avec tranquillité, j’aime bien travailler à l’écriture. J’avais mes parutions normales, avec les hétéronymes Manuela Draeger, Lutz Bassmann et Volodine, et j’allais vers la fin, vers le 49e titre, Retour au goudron. Mais j’accumulais du matériau, des rêves collectés sur une quinzaine d’années. Et dans chaque brochure, le nombre de titres de mêmes auteurs est énorme : à chaque fois 7, 14 ou 21, quand il y a deux auteurs par brochure. Il y a plus de mille herbes inventées dans les listes de plantes signées par Manuela Draeger, dans Herbes et Golems, que j’inventais dans le train.

Pouvez-vous expliquer d’où vient le Bardo ?

Le Bardo Thödol, Livre des morts tibétain, est une référence fondamentale depuis le début. Les 343 brochures sont conçues comme un voyage en 343 épisodes dans le Bardo, une sorte de littérature de témoignage de l’après-décès. Ce monde que l’on découvre après la mort dure en principe 49 jours. C’est un voyage terrible, où les personnages revoient les horreurs de leur vie et celles que l’humanité a traversées. Ils voient aussi des fantasmes se réaliser, des déités de différentes natures, bienveillantes ou malveillantes. Dans chaque brochure, il y a aussi quatre photos du port intérieur de Macao. Ce sont des détails, des ruelles, souvent étroites et sordides, dans une semi-obscurité permanente, sans jamais une créature vivante. J’ai pris quelques milliers d’images au cours de mes séjours à Macao, que j’ai insérées dans Retour au goudron. C’est une dimension de mes livres, le témoignage d’un lieu fantôme. J’espère qu’un jour toutes ces photos et ces brochures seront montrées dans une installation.

Le Bardo est-il une sorte de purgatoire ?

C’est plutôt un enfer. Ce sont 49 journées de marche dans l’obscurité, visitées par les souvenirs, les fantasmes, les rêves, avec la non-existence des contraires, et le « je », le « tu », tout se confond. C’est un bel espace que j’ai pu utiliser parce que je suis un mauvais croyant bouddhiste. Je me suis permis des horreurs par rapport au tantrisme, aux dogmes et en particulier au Bardo Thödol. Une voix extérieure y guide les morts : « Surtout, ne regarde pas ce que tu vas voir. Pense uniquement à perdre ton égo et à t’illuminer dans la claire lumière. » Mes personnages ne sont guère préoccupés par l’illumination bouddhiste, et surtout pas par la perte de leurs égos. Même misérables, gueux, ils continuent à marcher. Dans Bardo or not Bardo, il y a des personnages qui ne veulent absolument pas le quitter pour aller vers la Renaissance. Le 49e jour, c’est l’entrée dans les matrices, ce qui pour mes personnages est assez dégoûtant. D’abord il faut la choisir, on est dans l’obscurité, on tâtonne, et puis ensuite, ça veut dire rester un œuf pendant neuf mois. Ces situations sont décrites en particulier dans les Meilleurs d’entre nous.

Le Bardo intéresse beaucoup aussi les partis, les prêtres, etc. qui lancent des sortes d’enquête sur l’au-delà.

Souvent, derrière le personnage qui plonge dans le Bardo, il y a un parti ou une organisation intéressée par ce qui s’y passe. Des envoyés en mission doivent récolter des renseignements pour essayer de faire renaître l’Humanité, ou enquêter sur ceux qui l’ont remplacé. Ça peut être des araignées géantes, des extraterrestres, des mutants. Dans les Survies minuscules, par exemple, on est dans une fin d’humanité où mutants et extraterrestres se mélangent de façon amusante.

Aviez-vous décidé tôt de ce projet global ?

J’ai commencé à faire exister l’édifice avec des hétéronymes à la fin des années 90, presque quinze ans après avoir commencé de publier sous le nom de Volodine. A partir des années 90, j’ai publié le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, puis des éditeurs ont accepté de publier des inconnus complets, derrière lesquels se cachait la voix de Volodine. A L’Ecole des loisirs, Geneviève Brisac a permis l’existence de Manuela Draeger et d’Elli Kronauer, deux auteurs restés dans l’ombre par rapport à la littérature officielle. Puis à Gérard Bobillier chez Verdier, qui insistait depuis longtemps, j’ai donné des textes de Lutz Bassmann. A ce moment-là, l’édifice post-exotique était déjà fourni : Volodine, Lutz Bassmann, Elli Kronauer, Manuela Draeger, quelque chose de conséquent était mis dans l’arène littéraire.

Vous aviez déjà un nombre de titres en tête ?

Quand j’ai commencé chez « Présence du futur », je visais neuf livres en me disant que Beethoven avait écrit neuf symphonies. Ensuite j’ai élargi le nombre et c’est après les années 90, que j’ai imaginé 49 titres pour respecter ce chiffre bardique des 49, 7 fois 7.

Votre premier texte n’est-il pas quelque part déjà un signe de votre œuvre à venir ?

J’ai écrit mon premier texte à 5 ans sur des protèges cahiers. Il y avait des fourmis, des extraterrestres et des enfants qui avaient fui dans la forêt et racontaient l’histoire. C’était déjà très post-exotique, je l’ai raconté dans Ecrivains. Je suis très content du premier mot que j’avais écrit : « Comancer ». Il y a évidemment des fautes d’orthographe… Je devais être marqué à ce moment-là par les soucoupes volantes, c’était dans les années 50. Un autre souvenir que j’ai mis en scène au début du Rituel du mépris, mon troisième livre : j’ai rêvé à 3 ans qu’un oncle me menaçait avec une hache en haut d’un escalier et que je le maîtrisais psychiquement. Et je l’ai utilisé trente-cinq ans plus tard.

Le lecteur contemporain qui joue à des jeux vidéo, aime la science-fiction, retrouve en partie un imaginaire familier.

Depuis le début, je me suis efforcé de renvoyer à des imaginaires communs entre les voix narratives et l’inconscient collectif. La deuxième extermination des Ybürs par exemple renvoie à l’histoire du vingtième siècle et à ses échecs ; le parti, les missions renvoient aux révolutions ratées. L’imaginaire de la mission renvoie facilement à des images de films. On fait souvent le lien avec les films d’Andrei Tarkovski et Stalker, à cause des relations entre des personnages taiseux qui traversent des lieux semi-réels, semi-fantastiques.

Qu’est-ce que vous rêveriez d’adapter ?

Il y a eu plus d’une demi-douzaine d’adaptations théâtrales, du théâtre musical également. J’aimerais bien qu’un réalisateur s’empare d’un de ces livres, mais j’ai aussi peur d’une adaptation qui le rendrait trop anecdotique. Des auteurs comme Tarkovski, effectivement, ou Béla Tarr, selon moi, auraient pu, mais maintenant ils sont dans le Bardo et il y a moins de matériel.

Quel est votre rapport à l’humour ?

L’humour vient aussi du détachement bouddhiste face à la réalité, aux rêves, à l’horreur, aux cauchemars, c’est important. C’est aussi une forme d’autodérision des voix narratives et des personnages eux-mêmes. Ils utilisent l’humour pour s’adapter à l’horreur, c’est l’humour du désastre pour moi. C’est une variante de l’humour juif, avec cette différence quand même qu’il y a un peu plus de lumière et d’optimisme relatif dans l’humour juif. L’humour du désastre, c’est un humour d’écrasé, un humour d’écrabouillé.

Quand vous parlez de littérature officielle, qu’entendez-vous ?

Ce qualificatif n’est pas péjoratif. Je n’ai rien décidé, « Ça se décide » pour parler comme Beckett. J’ai essayé au fil de mon existence d’écrire normalement. Je me suis rendu compte que c’était extrêmement ennuyeux et qu’il valait mieux suivre ma propre voie, qui était d’utiliser des ruptures, des fragments, même dans la continuité. Dès le début, je me suis rendu compte que ce que j’écrivais était totalement à côté des exigences du romanesque contemporain. J’ai dû affirmer une forme de marginalité, plus facilement à partir du moment où j’ai créé ce label post-exotisme.