Les Inrockuptibles, 15 septembre 2026, par Sylvie Tanette
Je ne raconte pas l’apocalypse, mais l’après.
Le créateur du post-exotisme publie onze livres chez onze maisons d’édition différentes. Une performance littéraire à la tonalité mélancolique, où se déploie l’immense créativité de cet auteur hors norme.
C’est un événement littéraire et éditorial parfaitement inédit. Onze livres d’un même auteur publiés simultanément par onze maisons d’édition. Ils sont rassemblés sous le titre Retour au goudron, portent la signature d’Infernus Iohannes, nom d’un mystérieux collectif d’écrivain·es né·es de l’imaginaire d’un auteur totalement inclassable dans la littérature contemporaine : Antoine Volodine, l’inventeur du post-exotisme.
L’aventure démarre en 1985 quand sort chez Denoël, dans la collection « Présence du futur », Biographie comparée de Jorian Murgrave, premier roman signé Volodine – un pseudo. Une quinzaine d’années plus tard, l’auteur commence à se démultiplier en plusieurs hétéronymes qui se mettent à exister comme des auteur·rices indépendant·es : Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Infernus Iohannes. C’est à ce moment-là que s’impose le terme de « post-exotisme » pour désigner cette étrange ambiance d’après-fin du monde dans laquelle nous plonge chaque livre de l’écrivain.
Une performance monumentale
Il y a une vingtaine d’années, il annonce que le post-exotisme sera représenté par un ensemble de 49 titres. « J’ai dit 49 titres et non 49 livres, et le dernier, Retour au goudron, se terminerait par “je me tais”. » L’idée de transformer ce 49 e titre en une performance de onze livres est née plus récemment. « Pendant que je publiais sous différents hétéronymes, je travaillais sur un autre projet : remplir 343 brochures de même format, 15 à 20 pages de prose et de photos, avec des titres déconnants, des auteurs fantaisistes. » Des cahiers bardiques, en référence au bardo, le purgatoire du Livre des morts tibétain, marqué par 49 étapes – d’où les 49 titres qui composent le post-exotisme.
Terminé il y a deux ans, l’ensemble était impossible à publier – il comptait 4 500 pages. Volodine a imaginé le faire exister sous forme d’installation immersive : afficher les pages les unes à côté des autres, sur plus d’un kilomètre – le projet n’a pour l’instant pas abouti. « J’ai pensé que cette performance monumentale pouvait exister sous une forme éditoriale consistant à extraire des textes de ces 343 brochures et à les réunir en volumes. »
Ils sont donc onze. Pour les faire exister, onze éditeur·rices se sont coordonné·es pour publier cet objet littéraire hors norme, se lançant dans un geste inhabituel, à rebours des lois de la concurrence. Le résultat est volodinesque : fragments, nouvelles, romans, humour noir, prose poétique.
L’univers si singulier du post-exotisme colore ces onze livres d’une atmosphère mélancolique, voire désespérée, puisqu’on est toujours dans l’après : après la catastrophe, la fin de l’humanité, la mort, dans un décor surgi du passé qui renvoie aux drames du vingtième siècle. Les personnages qui prennent la parole à tour de rôle sont tous marqués par les camps, les prisons, les combats perdus, certains sont enfermés on ne sait où.
« J’ai commencé à écrire durant la Guerre froide, l’URSS existait encore, rappelle Volodine. Son écroulement a été une défaite de plus. Aussi, il y a une certaine mélancolie d’un monde et d’un espoir révolutionnaire qui ont disparu. Et je ne raconte pas l’apocalypse, mais l’après. Mes personnages sont très seuls car, autour d’eux, plus rien n’existe. » Reste à savoir pourquoi cette atmosphère l’obsède : « Je n’ai jamais parlé à des psychanalystes, peut-être qu’eux pourraient répondre à cette question. »
L’univers de Volodine se distingue aussi par les personnages qui le peuplent : individus émouvants saisis dans la débâcle, femmes gardiennes du dogme qui ne fléchissent pas face à la dégradation du monde, hommes faibles qui répètent la dialectique révolutionnaire sans y croire. Un monde teinté de poésie, d’humour aussi. « C’est l’humour des camps, du désastre, assez proche de l’humour juif. Ce n’est jamais un humour cynique, de dominant. Ce que vivaient mes personnages était terrible, j’avais besoin de cette distance qu’apporte l’humour, mais aussi d’envolées vers la poésie, le rêve. »
Porte-parole d’un collectif
Quand on l’interroge sur ses éventuelles influences, Volodine souligne que, même s’il a lu les classiques français, ses références sont assez éloignées de l’Hexagone. Pour comprendre son travail, il faut aller chercher du côté de la littérature russe, et pas seulement vers les grands romanciers du dix-neuvième siècle, mais aussi regarder ce qui s’écrivait dans les années 1920.
« Une littérature magnifique, très peu connue ici. Elle accompagnait la construction de l’Union soviétique et avait un caractère épique qui m’a beaucoup marqué. Je ne peux énumérer mes références, j’en oublierais, ces auteurs écrivaient en langue russe, même s’ils ne l’étaient pas, comme Anatoli Kim. Cela ne correspond pas aux curiosités et aux goûts français. Je me suis senti marginal ici. »
Reste cette aventure étonnante qui consiste à se démultiplier en une multitude d’hétéronymes. « Quand je commençais un livre – j’en parle au passé puisque c’est fini –, très vite, je savais que la voix principale n’était pas Volodine, mais Lutz Bassmann ou Manuela Draeger. Pendant plusieurs mois, j’écrivais le livre d’un auteur dont je serais ensuite le porte-parole. »
On s’interroge sur cette capacité, rare chez un auteur masculin, à se glisser dans des voix de femmes – Manuela Draeger a signé le tiers des titres du post-exotisme. « C’est une sensibilité que j’ai naturellement, on est tous un peu bi. Et mes personnages femmes étaient en général supérieurs aux personnages hommes, plus forts. Peut-être est-ce dû à mon histoire personnelle, ou à l’admiration que j’ai portée dans les années 1970 à la Fraction armée rouge, qui était composée d’énormément de femmes. »
Et cette multiplication de signatures peut être d’ailleurs lue comme une démarche politique, car être porte-parole d’un collectif renvoie à des pratiques militantes. « L’idée du collectif d’écrivains liés idéologiquement renvoie à l’AEAR, l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, dans les années 1930, qui avaient une revue où tous les auteurs français engagés de l’époque écrivaient », précise-t-il.
Et voilà qu’aujourd’hui tout s’arrête, au milieu de cette actualité que l’auteur dit regarder « avec des lunettes noires ». Mais que va-t-il se passer avec la fin du post-exotisme ? « Je me tairai, c’est tout. Je n’écris plus, j’ai terminé. J’ai d’ailleurs eu très peur ces dernières années de ne pouvoir boucler ma performance de 49 titres. Là, je suis content de pouvoir regarder derrière mon épaule en me disant que je n’ai pas complètement raté ma vie d’écrivain. Avec ces onze volumes, j’ai signé en tout 59 livres. C’est beaucoup. »
Et qu’aimerait-il que l’on retienne de son œuvre ? Antoine Volodine hésite : « Je ne sais pas. Il y a un type bizarre dans la deuxième moitié du vingtième e siècle qui a entrepris quelque chose de très bizarre dans la littérature contemporaine. Voilà, c’est tout. »