Libération, 4 octobre 2026, par Frédérique Fanchette
Le noir dyptique de la catalane Eva Baltasar
Pour la jeune femme du roman, la dégringolade résulte de mauvaises décisions en série. « A quel moment avais-je cessé de partager un appartement avec des amies et avais-je dû louer une chambre chez un inconnu ? A quel moment cette chambre avait-elle cessé d’avoir une fenêtre ? Et à quel moment mon emploi était-il devenu un mi-temps ? » Quand commence le livre, cette fille sans nom travaille dans une ludothèque, est virée de sa colocation et va devoir dormir près des gares.
Par chance, une femme de ménage apparaît. Elle va l’initier à son travail. Gin pour l’acier, bicarbonate pour le marbre et vinaigre pour le cristal : l’apprentie lustre, astique, apporte « de la lumière à chaque chose ». Sa protectrice l’introduit auprès d’employeurs, une chambre délabrée se présente et la vie peut reprendre. L’ancienne sans-abri se coule dans les lieux à nettoyer. Elle expédie le travail, squatte les baignoires, pioche de la nourriture. Aime les habitations où vivent des adolescents et dans lesquelles les frigos débordent, sans comptabilité possible. Son but est simple, dépenser le moins possible pour économiser. Mais un jour, le propriétaire d’une maison sous surveillance vidéo dévoile cette vie clandestine, menace de ruiner sa réputation. Fin de la première partie, titrée « Déclin », réaliste, rageuse, où la vie à Barcelone, les difficultés de se loger font écho aux récentes manifestations à Madrid après l’expulsion d’une octogénaire.
Chez la romancière catalane Eva Baltasar, les sens sont toujours aux aguets, comme dans sa trilogie (Permafrost, Boulder, Mammouth) sur l’amour lesbien et la maternité. « Toucher les objets des autres : cet érotisme me manque », dit l’héroïne de Déclin et fascination après avoir été virée en ce matin sordide. Le propriétaire pouvait-il comprendre ce que ce travail représentait pour sa femme de ménage ? « Tables en verre, cadres de tableaux, accoudoirs de fauteuils, vases, lampes, porte-savons. Il y a des objets qui sont des corps. Sinueux, chauds, expectants. Il y a des objets qui veulent être touchés. Porcelaines, acajous, dorures. » Est-ce de la dinguerie, une forme particulière de désespoir ou alors une façon de voir la vie en poésie ? Ces dispositions préparent à la seconde partie de ce roman en diptyque, titrée « Fascination ».
Par un jour de froid, une inconnue vêtue d’un manteau bleu ciel vient frapper à la porte. C’est la femme de l’employeur aux caméras. Elle était restée muette pendant l’altercation. Son cou est souple et blanc. Elle s’appelle Maria et va rester là. Est-elle vivante ? Est-elle morte ? La maison devient un huis clos sanctifié et le lieu d’une étrange nativité. « La lumière du crépuscule semble avoir des plumes, elle se pose sur le monde, sur certaines personnes et objets, comme s’ils constituaient des lieux sûrs, définitifs : la planche sur laquelle se jucher. Maria attire cette lumière comme l’eau la baguette du sourcier. » L’héroïne d’Eva Baltasar est envahie de dévotion et d’amour. La folie l’habite. On a basculé depuis longtemps dans le conte le plus noir…