Le Temps, 10 octobre 2026, par Salomé Kiner
Emma Marsantes, écrire contre les héritages
Dans N’efface pas mes cercles, la romancière revient sur le suicide maternel et clôt une trilogie familiale en s’attaquant aux branches blessées de son arbre généalogique
La scène figure au début du roman. Sur une plage de la côte Atlantique française, un garçonnet, pris dans une mauvaise vague, se noie sous les yeux pétrifiés de sa famille, laissant son riche industriel de père privé de son héritier dorloté. Deux pages, implacables et dépouillées, suffisent à Emma Marsantes pour raconter ce drame inaugural qui propagera son onde de choc sur plusieurs générations : 70 ans plus tard, dans une banlieue bourgeoise de Paris, une femme se pend au placard de sa cuisine.
Sa fille est la narratrice de N’efface pas mes cercles, l’épicentre de plusieurs couches de malheurs que l’autrice dissèque à coups de phrases économes, comme des saignées prélevées à même l’épiderme de la violence : « Le fils unique est mort. Elles le savent, il aurait mieux valu que ce soit l’une d’entre elles. N’importe laquelle aurait bien fait l’affaire. Toutes en paieront le prix, chacune à sa manière. »
Mia, alter ego romanesque d’Emma Marsantes – qui est aussi un pseudonyme – était déjà le « je » de ses deux précédents livres, Une Mère éphémère (2022) et Les fous sont des joueurs de flûte (2024). A travers ce double de fiction, l’autrice a trouvé la distance suffisante pour s’approcher du suicide maternel, du frère incestueux, du père brutal et taiseux, de la grand-mère dépressive ou de la grand-tante lobotomisée et mettre enfin des mots sur ce qu’elle redoutait de transmettre malgré elle à ses enfants.
Un cabinet de curiosités morbides
Ces personnages sont à la fois les acteurs et les victimes d’époques hostiles à l’émancipation des femmes, du poison des querelles intrafamiliales, de la bienséance bourgeoise et du marasme des mariages de convenance. Pourtant, Emma Marsantes ne condamne ni ne juge. Elle expose, à la façon d’un cabinet de curiosités morbides, les origines de ces legs empoisonnés dont elle a tardivement entrepris de saisir les contours – elle avait soixante-deux ans à la parution de son premier roman. Autrefois professeure de français, formée à la photographie, elle a d’abord utilisé la poésie pour s’exprimer : « Cela me permettait de ne pas rentrer dans le corps du sujet, de rester évasive, d’être élégiaque sur ma mère et de ne pas me confronter à ce que j’avais à dire », confie-t-elle autour d’un thé vert, dans le hall d’un hôtel au festival des Correspondances de Manosque où elle fait halte pour une rencontre.
Grande lectrice de René Char, Emma Marsantes a retenu des Feuillets d’Hypnos la puissance des aphorismes, la forme courte, les oxymores. Plus visuelle qu’analytique, elle s’appuie sur les albums photos de famille pour reconstituer les décors de ce vingtième siècle français qu’elle parcourt au galop des cent cinquante pages du roman, à la façon diapositive des Années d’Annie Ernaux. L’effet de réalisme est frappant : « Je n’invente rien, je déduis à partir de ce que je connais, de ce qui m’a été raconté. Quand les informations me manquent, j’en appelle à mon ressenti personnel, à ma mémoire émotionnelle. A partir de là, des images me traversent, j’essaie de les saisir. »
Démons universels
Il lui suffit d’un geste, d’une remarque ou d’un objet pour fabriquer une scène ou animer un personnage. Ce faisant, elle les arrache à leur histoire particulière pour les hisser au rang d’archétype social, de prototype universel où chacun reconnaîtra les traits de ses propres démons. Ainsi, l’aïeule acariâtre et fielleuse qui a raflé le patrimoine immobilier est « sans autre don que de méchanceté, le front bas, le visage renfrogné, et dotée d’un mauvais caractère », laissant sa propre sœur s’éteindre sous le joug d’un mari intellectuel « pervers » qui la détruit à petit feu : « Ne l’associant à aucun de ses travaux, la rejetant si elle s’y intéresse, trouvant que ses amies sont bêtes, sa famille provinciale, ses vêtements coûteux, lui injectant l’idée que rien ne lui convient chez elle. »
Des années camerounaises de sa mère, complice d’une microsociété maxi puissante et raciste, Mia rapporte : « Epouse coloniale, femme colonisée, au nom de Dieu, au nom du mâle. Au nom des innocents, le grand prisme de la violence, chacun y sera réfléchi à son tour, prédateurs ou indigènes dominés. » Au sujet du frère « vrillé », passé de confident à bourreau, elle observe, impuissante, l’inexorable métamorphose : « Au fil du temps, la violence prend ses aises, un humour cinglant qu’on qualifie de « vache », des commentaires blessants, des gestes menaçants. Il aime frapper sa sœur […] sans témoin, rationalité ni conséquence. »
« Quarante années de confessions sceptiques »
Cette approche, tour à tour impressionniste, latérale ou ponctuelle des événements, est propre à l’écriture d’Emma Marsantes parce qu’elle l’est aussi de son cheminement personnel. Il lui aura fallu « quarante années de confessions sceptiques », une psychanalyse et l’acte de transformation littéraire pour qu’elle pose finalement le mot « inceste » sur ce qu’elle réduisait à « un problème avec mon frère ». De la même manière, en revenant régulièrement sur le suicide de sa mère, elle peut enfin l’arracher à son monochrome tragique : « Quand une personne met fin à ses jours, l’acte vient écraser sa vie. Son souvenir s’enroule dans un drap noir. Mais non ! Ma mère a aussi bu, ri, dansé, elle m’a porté dans ses bras, elle aimait Virginia Woolf et Julien Clerc : « Ce n’est rien, tu le sais bien, le temps passe… »
L’œil brillant, Emma Marsantes se met à chanter. L’autrice porte des lunettes à strass, des bracelets en pierre de lune et un cœur rouge en pendentif autour du cou, mais le plus scintillant reste encore son sourire. Celui d’une femme épanouie, réalisée tardivement par l’écriture, dont le dernier livre s’est hissé jusqu’aux premières listes du Prix Goncourt et reste en lice pour le Wepler et le Femina. Longtemps refoulée, son histoire a engendré de beaux romans, mettant en œuvre la prophétie d’Annie Ernaux selon laquelle il vient un jour où « ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive mais ce qu’on fait de ce qui arrive ».
Une transmission à contre-courant
Le cas Marsantes compte double, tant cette admiratrice de Proust a mis du temps à y arriver, publiant presque par accident. A 50 ans, ses enfants adultes, empêtrée dans les marécages du passé, elle décide de quitter l’enseignement pour vivre de la photographie. Elle espère que la création l’aidera à mettre ses blessures en forme : « J’avais le dos au mur, je ne pouvais plus me taire. » Dans la salle des profs, un jeune collègue partage son penchant pour l’écriture et lui propose d’échanger des textes. Comme elle, il vient d’une vie cabossée : « Il pouvait tout entendre, je n’avais pas besoin de minimiser. » Une fois par semaine, elle lui présente un (court) chapitre ce qui deviendra d’Une Mère éphémère. Le récit constitué, elle contacte sur Facebook un ami de jeunesse qui travaille dans l’édition : « Je n’osais même pas penser à la publication, je voulais seulement avoir l’avis d’un lecteur professionnel. » Il la met en contact avec les éditions Verdier, qui l’accompagnent depuis ce jour. Quatre ans plus tard, Emma Marsantes ne pense plus qu’à écrire, et nous ne pensons plus qu’à la lire. Elle entend bien continuer, même si N’efface pas mes cercles pourrait être le dernier acte d’une trilogie familiale restituée dans le désordre, depuis « la cime des arbres, [les] perspectives à nu » des fenêtres de l’appartement fatidique jusqu’aux racines enfouies de cette généalogie blessée. Preuve que la transmission, comme les saumons, doit nager à contre-courant de son histoire pour atteindre des eaux plus douces.