Le Matricule des anges, octobre 2026, par Christine Plantec & Albain Le Garroy
L’œuvre au noir
Sous le titre générique de Retour au goudron, Antoine Volodine (et sa communauté) pose une ultime pierre à l’édifice post-exotique : geste inouï, vertigineux, lumineux. La preuve par onze.
En cette rentrée littéraire, le collectif Infernus Iohannes livre onze textes chez onze éditeurs différents. Retour au goudron est l’ultime geste poétique clôturant l’aventure littéraire dont Antoine Volodine, porte-parole le plus disert du collectif, a pendant quarante ans porté le projet et malicieusement annoncé le terme : au 49ème livre s’en serait terminé. Nous étions prévenus ! Nous ignorions, en revanche, la forme inédite que prendrait cette fin annoncée. Mais à quel autre type de final aurions-nous dû nous attendre ?
Depuis 1985, Antoine Volodine construit une œuvre en marge, brouillant les genres et les voix si l’on pense notamment à ses hétéronymes les plus connus – Manuela Draeger, Lutz Bassmann, Elli Kronauer, ayant contribué à l’édification d’un univers littéraire hors normes : le post-exotisme. Ce terme lancé à la cantonade par Volodine auprès d’un journaliste du Nouvel Observateur désigne moins un mouvement littéraire que l’absence cruelle de mot pour nommer la singularité d’une œuvre naissante qui n’était ni celle de la science-fiction (amorcée dans la collection Présence du futur chez Denoël), ni celle des récits minimalistes défendus par les Éditions de Minuit alors que Volodine publie Lisbonne dernière marge sous l’égide de Jérôme Lindon en 1990. « Mes livres évoluaient dans une catégorie à part, et soudain cette catégorie avait son propre nom, qui ne revendiquait rien, qui ne revendiquait aucune place nulle part et qui revendiquait uniquement son droit à l’existence », précise Volodine dans un entretien. Coquille vide au début, le post-exotisme se remplira de plus de quarante ouvrages dans lesquels chaque narrateur, chaque personnage est un dissident fait prisonnier. Une littérature qui prend source dans la tragédie d’un vingtième siècle exterminateur, totalitaire, concentrationnaire. « Une littérature des camps » qui donne la voix aux vaincus de l’Histoire, aux Untermenschen de tous pays unis par un même idéal égalitariste et une capacité à résister et survivre par la mémoire et par le rêve. À partir de 2004 commence un autre cycle avec Bardo or not Bardo (Seuil) mettant en scène l’errance des défunts dans un espace imaginaire qui serait celui des 49 jours dont l’âme a besoin, selon Le Livre des morts tibétain, le Bardo Thodol pour évoluer de la mort à la renaissance.
L’idée de Retour au goudron est née d’une résidence prévue fin 2020 au FRAC de Marseille et à La Marelle, résidence qui à cause du Covid s’est accomplie « virtuellement », c’est-à-dire à distance et dans la solitude. Lors de cette non-résidence, l’auteur est retourné à ses « 343 cahiers bardiques » faits de rêves, de proses, de listes amassées depuis plus de quinze ans. On aime alors à se dire que c’est d’un contexte post-exotique bien réel – une pandémie inédite à l’échelle mondiale – que ce projet voit le jour. Préscience, intuition, clairvoyance chamanique ou hasard, nous n’en saurons rien.
C’est en lecteur sympathisant que nous avons pénétré dans cette dernière livraison à onze têtes. Or l’immersion continue dans un univers post-cataclysmique nécessite d’être un peu armé. Tout le monde n’est pas capable d’absorber le pessimisme des récits, contes, aphorismes, narrâts, entrevoûtes, monologues inspirés, incantations chamaniques… avec ou sans tambour ! La persistance goudronneuse des récits imprime dans l’esprit du lecteur des images obsédantes, une musique particulière, un goût de fer et de terre dans la bouche, une tension du corps : autant de sensations, de perceptions et de représentations qui font qu’on ne sort pas indemne de la fréquentation in extenso de cette performance littéraire et poétique. Malgré ce premier choc, qu’avons-nous retenu de cette expérience radicale de lecture ?
La principale tâche des protagonistes du post-exotisme est de se souvenir et ce faisant, ils nous imposent un rapport particulier à la mémoire. Comme Volodine l’écrit dans La Grande Misère « ils se rappellent des veillées en pleine steppe, dans le noir, avec les conversations raréfiées, avec une tranquillité retrouvée quelle qu’ait été la fatigue du jour, avec parfois le son d’un instrument et la voix du chanteur, et, grâce à la musique et à cette voix, le départ vers l’imaginaire du passé, vers les légendes de l’avant et de l’après ».
C’est pourquoi l’une des caractéristiques du post- exotisme est que les œuvres elles-mêmes sont presque toujours des souvenirs de survivants. L’on ne peut s’empêcher de penser au commandement juif Zakhor « souviens-toi », exhortant à transmettre l’Histoire de génération en génération. En racontant, les personnages, les narrateurs, l’écrivain et ses hétéronymes actualisent le passé dans le présent. Non seulement ils nous font vivre leurs pérégrinations mais nous les « implantent ». Passé et présent se confondent, ainsi que le souvenir raconté qui devient sujet de fiction. Et c’est notamment là que tout le talent de Volodine se dévoile : ce qui pourrait passer pour un simple détail exotisant devient l’une des clefs de son œuvre.
Dans le bouddhisme, en l’occurrence ici tibétain, le but n’est pas la réincarnation mais le nirvana. Celui-ci n’est atteignable qu’à condition d’accepter que le monde n’est qu’une fiction créée par notre ego et ses souvenirs. Le bardo serait alors un endroit où le mort rencontrerait ses propres souvenirs matérialisés et parviendrait à passer outre. Or, les personnages du post-exotisme font l’exact inverse : ils mettent un point d’honneur à transgresser les règles en se rappelant et en revivant leur passé. Ce faisant, ils se condamnent à la réincarnation. Ce n’est cependant pas un échec pour eux : ils le font avec joie, en dansant et en aimant. C’est une opportunité de vivre une nouvelle vie où les tragédies du vingtième siècle n’auront peut-être pas lieu.
Et Volodine, par ses récits, en fait de même avec son lecteur car celui-ci est, d’emblée et malgré lui, un personnage de l’univers post-exotique. Dans Bardo solo, premier titre de Retour au goudron, Klone le protagoniste est le spectateur passif de 49 saynètes se déroulant devant lui. Qui est Klone ? « Pour des raisons pratiques, on désignera le spectateur/la spectatrice par le nom de Klone (…). Par ailleurs, lorsque Klone sera interpellé, on aura recours à l’expression double « fils noble, fille noble » ». Klone n’a pas d’identité fixe. Il est un personnage-fonction totalement neutre dans lequel n’importe quel lecteur ou lectrice peut se projeter. Spectateur de saynètes, il est à la fois en bordure de la fiction, sans possibilités d’interagir, et au cœur de celle-ci, les saynètes se déroulant pour lui.
Dans la fiction volodienne, Klone est le clone du lecteur, son double dont le destin est d’errer pendant 49 jours en contemplant une saynète par jour. Ceux-ci rappellent évidemment la période entre la mort et la réincarnation décrite par le Bardo Thödol. Un constat plutôt amusant s’ensuit : que les personnages, dans les livres de Volodine, soient dans le bardo ou non, le lecteur l’est dès les premières lignes et, par la douce injonction qu’il impose, chaque texte des onze en est une mise en abyme vertigineuse.
Cela implique autre chose. Chez Volodine, quel que soit le livre, le lecteur ne peut qu’avancer, ligne après ligne, ne peut qu’errer à l’image d’un de personnages de Mémoire, mode d’effroi, lorsque celui-ci s’exprime : « Je ne sais pas ce qui me pousse, d’où vient cette certitude, mais je crois qu’il n’y a rien de mieux à faire. Se mettre en route. Pour commencer ou pour finir. Rien de mieux à faire. »
Finir, commencer, tout cela est au fond équivalent. Les personnages meurent dans le bardo, donc se réincarnent, comme nous le rappelle La Grande Misère. C’est ainsi ! II n’y a pas d’espoir, pas d’issue, pas de possibilité d’éviter la mort. Volodine l’écrit dans Malaise chez les plongeuses : « on suit le destin général. Ça avait été programmé comme ça quelle que soit l’espèce, en tout cas pour toutes les espèces dotées d’un minimum d’intelligence. S’épanouir plus ou moins puis mourir. S’autodétruire. On va vers l’extinction, c’est comme ça, c’est inévitable. En rêve ou dans ce qu’ils appellent la réalité, on va vers l’extinction. Aucun salut ». En cela la lecture de Volodine est difficile, éprouvante et elle l’a toujours été. Est-elle nihiliste pour autant ? Non.
Ou alors elle serait celle d’un Zarathoustra au pays des derniers hommes qui par le rire et la danse résiste joyeusement car l’univers post-exotique ne serait rien sans l’humour qui le sous-tend, un humour du désastre » qui conjure le tragique de l’existence en évitant la plainte geignarde. Les sept contes moraux d’Ultimes sursauts s’achèvent systématiquement par une moralité douce-amère ou incongrue : « En effet, ça ne sert pas à grand-chose d’être sain et sauf ». Ou encore la liste de titres potaches qui ponctue chaque section de Dernière livraison : « Galopades ou galipettes : un choix douloureux », « Un blaireau fait son coming-out » …Les 343 préceptes de Survies minuscules, encore, naviguant entre ironie, autodérision, scatologie, calembours, tous tellement hilarants. Un humour qui toujours subvertit et contrebalance la pesanteur des récits.
Si Retour au Goudron est un chœur polyphonique qui s’exprime, orchestrant des univers, des images, des situations, c’est aussi dans Chagrins, une mer qui se fige : « Fin de ressac » en forme de Fin de partie gélifie l’espace, la mémoire et le temps ; « une immobilité qui dure ». À la toute fin de Dernière livraison, un être est extrait d’un groupe, il avance vers « une surface sacrée qui presque aussitôt se recouvre de sable fin », l’homme sait qu’il va devoir prendre la parole. Il s’avance et face à la communauté des trente témoins, y renonce. « J’esquisse un pas de danse puis je m’immobilise. Le sable a crissé sous mes pieds nus. La poussière volète, la lumière est étonnamment brillante ». Un « je » qui dit ce qu’il fait, au présent, performatif, brouillant définitivement les frontières entre fiction et réalité, entre narrateur et auteur, un dénouement qui fait peut-être coïncider pour la première et dernière fois Volodine et sa cohorte d’hétéronymes avec le Jean Desvignes de l’état civil, qui sait ? Une coda immensément silencieuse et si pleine de clarté où il est question de prendre congé pour toujours et avec élégance.