Art Press, février 2023, par Laura Laborie

Vivre avec le vide

Née d’un cycle de lectures-conférences données par Camille de Toledo à la Maison de la poésie en 2017, Une histoire du vertige s’interroge, à partir d’études artistiques et politiques, sur la façon d’habiter notre temps.

L’étude de la littérature dans ses rapports avec le milieu naturel, désignée sous l’étiquette d’« écopoétique », constitue aujourd’hui un champ de recherche privilégié. À la suite de son homologue américain, l’ecocriticism apparu dans les années 1970, il s’agit de prendre le pouls des textes qui font écho à la crise écologique planétaire. L’essai publié par Camille de Toledo s’inscrit précisément dans cette thématique, tout en empruntant une méthodologie et un ton qui lui sont propres, oscillant entre argumentation théorique et discours poétique. Une histoire du vertige sonde notre lien à la Terre, à partir d’une étude choisie de tableaux et d’écrits qui s’étendent de la Renaissance jusqu’à l’ère contemporaine. Ambitieux, ce balayage d’époques et de périodes permet d’obtenir une vue «vertigineuse», surplombante, sur l’histoire des idées et sur la place que l’Homme s’est attribuée au sein de l’univers au fil des âges. Ainsi, comment les œuvres d’art ou les livres, reflètent-ils nos relations avec le monde naturel à travers les siècles ?

Parvenant à conjuguer clarté démonstrative et éclairages métaphoriques, l’auteur met en évidence l’écart qui s’est creusé irrémédiablement entre les humains et la Terre, par la quête incessante et la maîtrise grandissante de ce qu’il nomme les « codes ». Si nous savons que la multiplication des signes abstraits distingue nos sociétés industrielles, il est aussi manifeste que la manipulation des concepts nous sépare violemment du réel, du concret, pour nous enfermer au sein « d’une nature saturée d’encodages » : c’est l’histoire de Sapiens narrans, « un être qui croit plus aux récits qu’il tisse qu’aux épreuves de son corps et du monde ». Mythes, théories politiques, cosmovisions religieuses ou scientifiques, modèles économiques, mathématiques et physico-chimiques constituent ces « fictions » construites par Sapiens, qui recouvrent tout le réel jusqu’à lui faire oublier son assise terrestre et son interconnexion avec le reste du vivant. Sans pour autant céder aux mantras apocalyptiques, le constat est accablant et rappelle la prédation inhérente à Homo sapiens. « Aujourd’hui, ce sont […] les voix des végétaux, des animaux qui sont condamnées sous l’emprise de nos écritures. » Cependant, notre rôle, humble mais volontaire, se précise avec évidence : « La tâche qui nous incombe est dans ce devoir de reliaison entre les mots et les choses, les nombres et les noms, entre les encodages et les vies. » Trop longtemps, l’Homme s’est cru maître et possesseur d’une Nature perçue tel un décor inerte ou un gisement à exploiter. C’est pourquoi nous assistons, à l’heure actuelle, à un effondrement massif de la biosphère et aux « colères de la Terre ».

Animisme

Connu pour être à l’origine du Parlement de Loire, auditions soucieuses d’accorder une personnalité et des droits juridiques au milieu naturel, Camille de Toledo développe une réflexion écologique où l’animisme occupe une place de premier choix. L’éclairage porté sur Moby Dick est passionnant; derrière l’exploitation capitaliste mise en place par l’industrie baleinière, qui réduit les cachalots en matière première pour mieux les réifier, Melville, « visionnaire », suggère qu’il existe une autre manière d’habiter la Terre, une voie « indienne », où le sacré nous rattache aux êtres de l’univers, tous pourvus d’une anima, d’une âme, au même titre que les humains.

Si la propension de l’Homme est de laisser proliférer les écritures, « couches de textes, d’images, de sons », qui ont produit fanatismes, totalitarismes et barbarie meurtrière, nous distinguons « deux voies divergentes » : « des fictions de contrôle, d’emprise » propices aux aspirations conquérantes et aux discordances, et des « énonciations poétiques, artistiques » qui tendent vers une suture franche avec le mondé, Deux manières d’écrire donc, la première œuvre pour la séparation tandis que la seconde est favorable à la reliaison, à l’enlacement de l’humain et du non-humain. Camille de Toledo porte un regard lucide sur les blessures infligées à l’écosystème et sur la nécessaire acceptation d’un monde en ruines, à partir duquel il s’agit de repenser la solidarité ontologique entre tous les êtres. Schémas, dessins et reproductions d’œuvres agrémentent l’ouvrage, doté d’une portée didactique manifeste, mais dont on regrette parfois la surenchère spéculative. Fort heureusement, l’ensemble est porté par un souffle oral, celui du conteur, par lequel l’auteur interpelle fréquemment un destinataire, comme pour rappeler les conditions d’existence de la parole vivante. Le lecteur se délectera de morceaux d’analyses littéraires, qui renouvellent notre compréhension de textes incontournables, tout en soulignant la conscience environnementale du sujet contemporain : des extraits du Livre de l’intranquillité de Pessoa, de Tandis que j’agonise de Faulkner, de la Philosophie de la Relation de Glissant, de Vertiges de Sebald nous réservent de multiples régals critiques.