Discours de réception du prix Wepler-Fondation La Poste, mention spéciale du jury, pour Tambora
prononcé au café Wepler, à Paris, le 10 novembre 2025
Un grand merci au jury du prix Wepler-Fondation La Poste, c’est une joie et un honneur de recevoir la mention spéciale de ce prix si précieux, et d’être récompensée parmi une si belle liste d’autrices et d’auteurs.
Un grand merci, bien sûr, à mes éditrices et éditeurs et à toute l’équipe de la belle maison Verdier. Ce sont elles et eux qui permettent, et c’est rare, à de tels textes d’exister.
Avant de commencer mon discours sérieux et professionnel, j’aimerais vous raconter comment j’ai appris l’heureuse nouvelle.
17h30 – Ma fille de 3 ans s’endort en manteau sur mon lit.
21h30 – Ma fille de 3 ans se réveille de sa sieste de quatre heures. Elle est très énervée. J’espère depuis de longues minutes un appel du jury Wepler qui ne vient pas. Je couche ma fille, je suis aigrie, je me dis qu’encore une fois la parentalité l’emportera sur la littérature.
21h35 – Je reçois un SMS énigmatique d’un expéditeur inconnu et injoignable qui me demande d’appeler le jury Wepler de toute urgence.
21h36 – Je n’ai pas le 06 du jury Wepler, je suis embarrassée, en panique, mais de meilleure humeur.
21h37 – Je comprends que ce n’est pas le jury qui est injoignable, mais moi. Mon téléphone, pour des raisons énigmatiques, ne reçoit pas les appels.
21h38 – Je le redémarre, j’appelle Marie-Rose Guarnieri, l’heureuse nouvelle m’est annoncée et ma fille n’a même pas hurlé.
Si je vous raconte tout ça, c’est parce que ce n’est pas étranger à ce que j’ai cherché à faire dans Tambora : rendre la texture d’un quotidien trop ténu pour être saisi ; faire voir l’ambivalence d’une mère face à son rôle si exigeant, solide tabou. Montrer un corps qui en porte d’autres, qui souffre, s’amplifie, soulève, danse, se couche, jouit, survit. M’interroger sur l’après-catastrophe : la catastrophe intime, invisible, silencieuse et en face, la catastrophe globale, insaisissable, écrasante.
J’ai aussi voulu faire de toutes petites personnes des personnages, dignes d’être écoutés, dignes d’être lus. J’ai voulu montrer l’impossibilité de vivre sereinement cette expérience de maternité sur laquelle pèse une tonne d’injonctions contradictoires, martelées avec un tel naturel, aussi bien par les proches que les lointains, si puissantes qu’elles nous recouvrent d’une seconde peau.
J’ai voulu chercher une langue vivante pour contrer la mortelangue des clichés et des jargons. J’ai voulu dire haut et fort mon rejet de l’essentialisation, des mères et de toutes celles et ceux qui se reconnaîtront, un des grands dangers parmi ceux qui nous guettent.
Ce que j’espère, c’est avoir pu montrer à ma façon que face au désespoir, ce n’est pas l’espoir qu’il faut attendre sagement, mais c’est l’action, la contre-violence plurielle, protéiforme et créative, littéraire entre autres, qu’il faut inventer.
Comme beaucoup d’autres ce soir, je crois fort en la littérature qui cherche et se satisfait de ne jamais trouver. Avec Tambora, j’ai écrit un livre qui « part dans tous les sens » (je cite un jeune qui a été forcé de lire mon livre, rencontré lors de ma tournée), un livre qui « dévoile toute mon intimité » (je cite un autre jeune), un livre impudique et qui en est fier (là, c’est moi qui parle).
Je reste en effet persuadée qu’exclure certaines intimités de la littérature, ici, celle d’un corps enceint pourtant souvent déshabillé, pénétré, mesuré et observé à la loupe, dont on considère qu’il appartient à tout le monde, exclure aussi toutes les intimités qui se distinguent de ce qu’on désigne comme la norme, c’est faire peser le silence, l’invisibilité, la honte sur elles. C’est leur voler l’opportunité de chercher les mots justes pour se donner à voir, c’est doubler la violence qui s’applique aux corps minorisés par des mots qui mentent.
Merci donc, grâce à ce prix, de donner une visibilité à ce livre fait de paniers de mots plutôt que d’histoires qui tuent, qui propose des formes qui veulent saisir notre chaos commun. Je lui souhaite d’être également ouvert par des personnes qui n’auront pas vécu ces expériences dans leur chair, mais pourront piocher des pépites de vérité dans ce grand sac empli d’histoires.
Pour finir, j’aimerais remercier, comme je leur ai promis ce matin, mes filles, dont l’arrivée, bien que mouvementée, m’a donné le courage d’écrire. Pour elles, je m’engage à chercher toujours la vie belle, et ce soir, c’est particulièrement facile.
Hélène Laurain