Sud Ouest, 28 décembre 2025, par Bastien Souperbie

Belmonte élevé au rang de mythe

En 1935, Manuel Chaves Nogales, grand journaliste espagnol, recueillait les souvenirs du Sévillan qui a révolutionné la tauromachie. Un ouvrage qui fit entrer le torero dans la légende

L’avenir dira si par la grâce du cinéaste Albert Serra, Andrés Roca Rey, star de la tauromachie mondiale, acquiert une célébrité qui dépasse les frontières de la géographie taurine. Ils ne sont pas nombreux à avoir une autre dimension que celle dessinée par le seul art du toreo. Manolete évidemment, El Cordobés dans une moindre mesure, sont ces toreros qui ont réussi à se hisser sur cette Olympe, à l’altitude des mythes et légendes populaires. Phénomène littéraire pour le premier dont la tragédie a inspiré écrivains, cinéastes et auteurs-compositeurs, phénomène de la pop culture et du média de masse pour le second, les deux Cordouans avaient été précédés dans ce panthéon de glorieux par Juan Belmonte

Si la révolution dont il fut le précurseur sur le plan du toreo et sa rivalité avec Joselito y furent pour beaucoup, le livre, écrit il y a tout juste quatre-vingt-dix ans, en 1935, et que l’Espagne a redécouvert cette année grâce aux Éditions Alianza (le livre a été jadis traduit en français, anglais, portugais, italien) a marqué durablement la littérature espagnole, érigeant l’ouvrage au rang des classiques. La faute à son auteur, Manuel Chaves Nogales, « le meilleur journaliste espagnol du vingtième siècle » selon l’écrivain Arturo Perez-Reverte, qui, pas plus aficionado que cela, a écrit, au moyen des souvenirs que lui a servis Belmonte, ce que d’aucuns considèrent comme la plus grande biographie du vingtième siècle en Espagne. Ni plus, ni moins.

Un journaliste engagé

En France, l’ouvrage n’a pas la même renommée que les récits d’Ernest Hemingway sur le sujet taurin (Mort dans l’après-midi, 1932, Un été dangereux, 1960) ou du duo Dominique Lapierre/Larry Collins (Ou tu porteras mon deuil, 1967) mais le Juan Belmonte, matador de taureaux est assurément un livre d’époque. Le fruit d’une rencontre entre deux hommes de Séville.

Manuel Chaves Nogales, fils d’un journaliste et dont le grand-père peintre a réalisé la première affiche de la feria sévillane, remporte le prix Mariano de Cavia décerné par le journal ABC, le plus prestigieux en matière de presse à l’époque, après un article publié dans le Heraldo de Madrid sur Ruth Elder, actrice et aviatrice américaine, première femme à traverser l’Atlantique.

Cette rencontre lui donne des ailes et l’idée de faire « Le Tour d’Europe en avion », soit la compilation d’une série de reportages, notamment au pays des Soviets, en Russie, où il se montre très critique à l’endroit des bolcheviques. « Assassins rouges, assassins blancs, tous des assassins », écrit-il. Il retrouve ce qu’il reste de l’empire des tsars, les Russes blancs dans les claques de Montmartre qui ont tant inspiré Joseph Kessel. Manuel Chaves Nogales emprunte à son tour le chemin de l’exil quand éclate la guerre civile en Espagne. Après avoir dénoncé la montée du fascisme et du nazisme, Hitler et Mussolini, il décrit les horreurs du conflit fratricide dans son pays natal. Quand les Allemands écrasent la France, il file à Londres où il meurt à 47 ans. Son œuvre sera censurée par la dictature franquiste à l’exception notable de sa biographie de Juan Belmonte.

Personnages extraordinaires

Chaves Nogales, petit-bourgeois, est subjugué par la trajectoire de Belmonte, cet enfant du peuple, le fils d’un humble quincaillier de la calle Feria. Belmonte a une gueule. Moche et fragile. Quand Joselito, l’ami et rival, tué par Bailaor à Talavera de la Reina, est beau et fort. Chaves Nogales marche dans les pas du jeune Belmonte qui, enfant, rêvait d’être pirate ou chasseur de lions en Afrique. Il ne sera ni l’un ni l’autre. Mais prendra à l’abordage les arènes pour y défier les toros.

Le jeune homme fait ses armes sur la place de l’Altozano à Triana passant ses journées à dessiner des mouvements de cape quand la nuit venant, il traverse à la nage les méandres du Guadalquivir pour gagner la dehesa de Tablada où, avec sa bande d’anarchistes, il torée avec un gilet les cornus au clair de lune en dépit de la Guardia Civil qui tire à vue avec ses mausers. Chaves Nogales raconte les naufrages du début puis les premiers succès qui forgent la légende de celui qui révolutionne la tauromachie en toréant les pieds fichés au sol, enroulant les passes pour faire tourner le toro autour de lui. On lui promet un funeste destin. « Hay que verlo antes de que lo mate un toro (Il faut le voir avant qu’un taureau ne le tue) », dit le matador Guerrita. Mais c’est la mort de Joselito qui le laisse orphelin. Fragile et dépressif, Belmonte raconte au journaliste, ses années folles, parmi les intellectuels, à Madrid et à Paris, ses voyages surréalistes au Mexique et au Pérou, au contact d’une galerie de personnages extraordinaires. C’est le désastre d’Anoual, c’est Cuba qui est cette cicatrice encore fraîche d’un empire perdu, ce sont les premiers mouvements révolutionnaires de la jeune République. Bâtie en 25 chapitres, comme autant de feuilletons publiés originellement dans la revue Estampa, la biographie de Juan Belmonte se lit aussi comme un roman d’aventures.