Libération, 7 février 2026, par Éric Loret
Un auteur hanté par l’écart entre apparence et vie intérieure
Parce qu’il fallait bien manger, a-t-il souvent répété, Vitaliano Trevisan a été jusqu’à la fin de sa vie enseignant, scénariste, dramaturge mais aussi acteur. Il tient ainsi le premier rôle du film Primo amore (2004) de Matteo Garrone, dont il est également coscénariste. Le titre est emprunté à Beckett. Son personnage, nommé Vittorio Trevisan, est obsédé par la séparation du corps et de l’esprit. Il entreprend de faire maigrir la femme qu’il « aime » afin que son mental corresponde aux formes osseuses qu’il désire. En parallèle, on le voit consulter régulièrement un psychiatre, sans que celui-ci arrive à le convaincre qu’il violente la jeune femme par son emprise. Comme on s’en doute, cela finit très mal.
Visage normal
« C’est avant tout la maladie de Garrone qui est au cœur de l’intrigue, et non la mienne », expliquait l’auteur en 2015, lors d’un séminaire à l’université de Padoue. « Mais souffrant moi-même de mélancolie depuis ma naissance, je me suis senti obligé d’aborder ce sujet. » Sa scission, sa dissociation à lui, c’est plutôt le dedans et le dehors : « le vide qui nous entoure, dans ce Nord-Est vénète, et vicentin en particulier, doit être un vide vraiment épouvantable, un vide abominable, peut-être pas le vide lui-même mais […] une intolérable conscience du vide et donc d’une peur du vide […] peur horreur et épouvante qui nous induisent à tourner toutes nos forces contre la peur et l’horreur et l’épouvante du vide, en définitive contre le vide, la seule arme pour le combattre consistant en une activité de remplissage, matériel et immatériel, de la nature et du paysage, nature et paysage intérieurs et extérieurs, extérieurement en tant que malentendu, intérieurement en tant que perception réelle d’un vide essentiellement intérieur. »
Cette phrase bidirectionnelle est tirée d’un long extrait du Monde merveilleux, récit composé en 1995, non traduit en France, que Trevisan introduit au milieu exact de Works. Dans les Quinze Mille pas, publié en 2002, le frère du narrateur expérimentera la même angoisse de l’incommunicabilité du dedans et du dehors en observant une peinture de Bacon : « Pour la première fois, je m’étais vu à l’intérieur de l’extérieur, j’avais vraiment extériorisé, comme on dit, ce que j’avais dedans, et ce que j’avais dedans avait modifié et réagencé mes traits et ma tête tout entière, en accord avec ses propres tensions et lignes de force. Notre visage normal, dit mon frère, le visage et le corps que nous montrons tous les jours au monde, ne sont qu’un camouflage ridicule. » De fait, argumente-t-il, « si vraiment nous pouvions nous voir, et donc voir les autres en faisant correspondre l’extérieur avec l’intérieur, nous ne verrions que des visages et des corps entièrement difformes et épouvantablement asymétriques, qui se traînent qui se contorsionnent qui rampent, hurlants, sifflants, bredouillants ».
John Huston
On imagine alors qu’être acteur pourrait offrir un soulagement temporaire à cette faille de la condition humaine. Mais Vitaliano Trevisan n’a visiblement jamais aimé ce métier non plus.
Quand on lui demandait, lors du séminaire de Padoue, s’il y avait au moins un réalisateur par qui il aimerait être dirigé, il répondit : « Oui, John Huston. Mais il est mort, ça ne sert à rien d’en parler. »