Les Lettres françaises, janvier 2026, par Quentin Margne
Les jours pas très heureux de la psychiatrie
Dans Retour chez les fous, un pamphlet nimbé d’humour tendre, jamais sarcastique, Emmanuel Venet critique la situation catastrophique que traverse la psychiatrie à l’heure actuelle. C’est avec une phrase de Fédor Dostoïevski que l’auteur ouvre le livre : « Ce n’est pas en enfermant son voisin qu’on se convainc de son propre bon sens ». L’auteur reprend le chemin d’Albert Londres dans son iconique Chez les fous, publié en 1925, où il rapportait les délires impressionnants confiés par les patients qu’il croisait, cette multitude « de persécutés, de génies méconnus, de rois trônant en pyjama d’asile, de catatoniques figés qu’on doit nourrir par sonde, de hurleurs, de mordeurs, d’automutilateurs, de prostrés ». Reporteur d’asile où il était plus facile de rentrer que d’en sortir, et où les cimetières des oubliés se remplissaient de patients abandonnés par leur famille.
L’auteur nous entraîne dans une traversée du milieu psychiatrique de la fin du dix-neuvième siècle à nos jours, de la création des premiers hôpitaux psychiatriques grâce aux lois de 1838 jusqu’au tournant sécuritaire sous N. Sarkozy, avec comme horizon cette question : comment sortir du schéma de « l’hospice-prison » ? Il effectue un détour pendant la Seconde Guerre mondiale où les restrictions alimentaires tournèrent à la famine, entraînant une surmortalité chez les malades hospitalisés. « On estime qu’environ 45 000 d’entre eux sont morts de dénutrition », de froid, telles les mères de Charles Juliet et Artaud évoquées par Emmanuel Venet. En 1945, sous l’impulsion de la Résistance, la Sécurité Sociale naît. Le 15 mars 1960, une circulaire officialise la création de la sectorisation psychiatrique : « il s’agit de dépister plus tôt les pathologies mentales, de ne pas forcement recourir à l’hospitalisation, et de préserver autant que possible les liens entre les patients et leur milieu naturel ». La logique de l’asile, comme lieu de ségrégation est repensée. Conformément à l’esprit égalitariste du Conseil national de la résistance et crée un maillage géographique pour accueillir, « les sans domicile fixe, itinérants, voyageurs ». Elle concerne aussi « les malades graves ayant une insertion sociale précaire » ; les personnes mieux insérées, elles, font appel à des cliniques privées. Dans les années 90, souffle un vent ultralibéral, la mise en concurrence de chaque service fait que les moyens s’érodent, on passe d’un peu moins d’un million à deux millions en 2020.
Entre-temps, la psychiatrie tombe dans une logique sécuritaire, ou le biomédical, la chimie l’emportent sur la subjectivité, et laisse les patients à l’abandon faute de moyens. Cette dégradation du système psychiatrique correspond à une « faute morale et inconséquence politique », selon Emmanuel Venet. Une humanité fissurée au profit du chiffre, du profit engendré par des perroquets numériques, des urgences saturées synonymes de froideur bureaucratique, d’accueil rugueux, assorties de sangles de contentions. Puis « les individus broyés par l’aliénation sociale sont renvoyés au front, au bureau ou aux fourneaux, tout en prélevant des honoraires aux passages ». Emmanuel Venet dénonce le virage sécuritaire de Nicolas Sarkozy pris au tournant des années 2010, qui répond à la violence par la violence et stigmatise la figure du schizophrène dangereux à partir de faits divers choquants. « Dans un monde psychiatrique ravagé par le burn-out des professionnels accablés par des taches absurdes ». Emmanuel Venet privilégie l’écoute de la parole, le respect, avec des tentatives de dialogue. La psychanalyse apparaît comme modèle thérapeutique, à l’image du centre Artaud, ou de Saint Alban, qui ont donné vie à cette utopie après la guerre avec l’idée d’humaniser des pratiques et des espaces, l’hôpital comme un lieu de soin pas seulement de dépôt. Ce n’est pas un texte plombant, ni surplombant, mais qui a à cœur de garder une approche scientifique et historique pour remettre en question les logiques du capital qui se cache derrière chaque prescription de médicaments, d ‘antidépresseurs, de psychotropes rendant des personnes vulnérables et addict, eux qui connaissent une efflorescence depuis la guerre. « Entre 1980 et 2001, la consommation d’antidépresseur a été multipliée par 6, 7 », en France.
Retour chez les fous est un livre composé de chapitres brefs, ciselés porté par des titres en forme de point d’interrogation, où en exergue apparaît la citation d’un poète tel René Char, Artaud, Eluard. « Ce qu’il reste de Saint Alban c’est, je crois, la nostalgie d ‘une époque alliant la fantaisie soignante, l’inventivité théorique, la conscience de la dimension politique de la psychiatrie et l‘humour ». Après l’indignation et la colère on pourra lire Schizogrammes et autres textes, d’Emmanuel Venet paru chez Verdier en septembre et rire du pire.