Le Monde des livres, 11 janvier 2026, par Florence Bouchy
Quelles traces notre passage sur Terre laissera-t-il ?
L’héroïne du deuxième roman, tantôt lyrique, tantôt prosaïque, de l’écrivaine arpente le désert de Platé, dans les Alpes, pour y évoquer ses fantômes.
Difficile de dire avec certitude quelle perte déplore Laurence Potte-Bonneville dans son deuxième roman, tantôt lyrique, tantôt prosaïque. De l’élégie à l’ironie, les récits qu’elle entremêle dans Fossiles explorent toute la gamme des réactions possibles face à l’absence, et à la solitude profonde qu’elle suscite chez celle qui reste, la narratrice du récit principal. Aussi nombreuses que les couches de sédiments qui s’accumulent sur les végétaux ou les empreintes d’animaux, les figeant dans le temps comme autant de traces du passé disparu, les histoires qu’elle consigne, légendes populaires, comptines, souvenirs d’enfance, rêves, regards portés sur sa vie quotidienne actuelle, font écran les unes aux autres et masquent son chagrin. Tout autant qu’elles constituent les petits cailloux semés, comme ceux du Petit Poucet, pour en retrouver le chemin
Est-ce la disparition de son père, dont elle retrouve la phénoménale collection de fossiles dans la maison de Haut-Savoie où elle retourne en catastrophe, quand un orage foudroie le grand épicéa du jardin qui s’abat sur son toit ? Est-ce la mort de son cousin Pierre, qu’elle mentionne à quelques reprises sans en dire plus, et dont le prénom suggère qu’il peut être, lui aussi, l’un des « fossiles » précieusement conservés ? Est-ce l’innocence perdue et la vie volée de toutes ces femmes dont elle convoque la mémoire, bergères et vagabondes, qui disparaissent sans témoin ? N’est-ce pas plutôt l’évidence de la finitude humaine et la prise de conscience d’une forme de solitude existentielle, presque métaphysique ? Chez cette célibataire sans enfants, proche de la retraite, le souvenir des disparus résonne comme une interrogation sur les traces que son propre passage sur terre laissera. Dans le désert de Platé qu’elle arpente, le paysage se fait état d’âme. « Ça commence à m’intéresser, reconnaît-elle en voyant les dégâts faits par les intempéries sur la route. Quel meilleur dérivatif à mon propre délitement qu’un sol qui se dérobe ? »
Précarité de la vie humaine
Après un premier roman assez bref, Jean-Luc et Jean-Claude (Verdier, 2022), librement inspiré de l’expérience de l’autrice auprès de personnes précaires ou fragilisées par la maladie, Laurence Potte-Bonneville propose un texte plus ambitieux, à la ligne narrative moins marquée, à la construction un peu bancale néanmoins, comme s’il s’agissait de préserver l’incertitude et la modestie face à l’audace du geste d’écriture. Une façon de méditer sur la précarité de la vie humaine – et sur son sens – qu’elle dégonfle en l’interrompant par des rêveries, des comptines, des anecdotes cocasses ou le rappel de ses problèmes d’argent – refaire la charpente d’une maison infestée par les xylophages, ce n’est pas dans ses moyens Parfois frustrante – quitte à méditer, méditons vraiment, se dit-on de temps en temps –, la lecture de Fossiles n’embarque pas le lecteur de manière irrésistible, comme s’il s’agissait de tourner les pages du roman pour connaître la fin. La fin de l’histoire, nous la connaissons tous. L’écriture de Laurence Potte-Bonneville invite plutôt à prendre son temps, à grappiller des fragments qui entrent progressivement en écho les uns avec les autres. Chaque histoire, chaque anecdote, évoque ainsi l’un de ces « fantômes discrets » avec lesquels « nous vivons longtemps » et qui « infusent en nous ». La littérature devient alors un compagnonnage plutôt qu’une déploration.